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Le Temps Retrouvé de Raoul Ruiz vs La Captive de Chantal Akerman On a redouté l'expérience de Ruiz,
on en a souri (le casting très people d'Arielle Dombasle à
Catherine Deneuve en passant par Vincent Perez), et enfin on a fini par
s'incliner devant l'exploit. Quel exploit n'est-ce pas que, en deux heures
trente, d'adapter rien moins que le Temps Retrouvé avec
pêle mêle la fin de la vie de Proust, Céleste Albaret,
le bal des têtes, Combray et les nénuphars, Gilberte, le
pianola d'Albertine, les soirées des Verdurin et celles des Guermantes
; mais plus que cela le temps retrouvé même c'est à
dire les révélations, la mort omniprésente, le bouleversement
de strates mondaines patiemment amoncelées dans les tomes précédents,
l'aboutissement de cette grande cathédrale dont chacun sait que
la fin en a été écrite en même temps que le
début. En ce qui concerne les correspondances, la grande révélation du dernier tome de la Recherche, Ruiz s'en tire à peu près mais l'émotion n'est pas présente car elles ne renvoient qu'à un passé qui n'existe pas. La sécheresse des scènes de Ruiz éclate face à la très belle scène de correspondance et de mémoire sensitive dans l'esprit, qui conclut Le temps de l'innocence de Scorsese, ce beau film méconnu. Mais le pire dans le film de Ruiz reste encore son scénario, très écrit, très travaillé, tant dans les dialogues que dans la structure du récit. Il s'agit en effet à chaque phrase de faire un clin d'il au spectateur / lecteur (et tant pis pour les autres), afin qu'il comprenne bien qu'il va en avoir pour son argent et voir un maximum de personnages proustiens avec chacun leurs phrases types, leur comportement stéréotypé : Françoise fait des fautes de français, Odette emploie des anglicismes, la duchesse de Guermantes ne parle que de rang, Mme Verdurin pouffe de rire et aussi de rappeler le plus grand nombre possible de scènes de La Recherche en autant de petites miniatures comme dans une attraction d'Eurodisney : la rencontre avec Charlus, celle avec Gilberte enfant, la dame en rose etc. Les personnages du film ne sont pas vivant justement car ils veulent être le résumé concentré de leur ombre dans le roman, laissant pour cela de côté les grandes strates d'inconnu et d'insondable mystère que Proust sème tout au long du livre. Si on peut être aussi sévère
avec ce film qui est bien sûr moins mauvais que cette critique le
laisse entendre, c'est qu'un an après Chantal Akerman livre ce
joyau noir, inspiré cette fois de La Prisonnière qu'est
La Captive. Elle aussi, se concentre sur un volume de la recherche,
et ne choisit pas les splendeurs et misères du dernier tome mais
la modestie d'une histoire à part presque indépendante du
reste et centrée sur une unique folie : les sombres abîmes
de La Prisonnière. |