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Nico, un ange passe. De son vivant déjà, Nico hantait les films de Philippe Garrel. S'il tourna, très jeune, de savoureux clips documentaires sur quelques stars du rock pour la télévision française, ce n'est que plus tard qu'il rencontra l'inoubliable chanteuse recrutée par Andy Warhol pour promouvoir ses poulains, l'obscur Velvet Underground. L'absence de succès l'avait alors déjà poussée à quitter le groupe et à enregistrer en solo, épaulée par Lou Reed et John Cale (Chelsea Girl (1968) et The Marble Index (1969)). Apparitions Pourtant, à l'écran, le premier choc est très musical. Dans l'une des premières séquences de La Cicatrice intérieure (1970), lorsque, assise en larme à même un sol comme lunaire, surgissent les premières notes de Janitor of Lunacy. Alors que Garrel poursuit une marche circulaire et hypnotique, les envolées d'harmonium contrastent merveilleusement avec cette voix qui psalmodie, toujours à la limite du rauque. Film bien plus poétique que narratif, tourné entre glaces et feu en Islande, porté par les complaintes de Nico et Cale (que l'on retrouve sur l'album Desertshore dont la pochette reprend des photogrammes du film), La Cicatrice intérieure reste proche de l'inspiration mystico-biblique déjà présente dans Le Révélateur (1968) et qui nous mène jusqu'à Athanor (1973), sans doute le film dans lequel Garrel pousse le plus avant l'aspect symbolique. Entièrement muet, il repose donc sur des images fortes, telles ce long plan sur Nico et Musky, déesses nordiques assoupies au pied d'un autel, qui procure au spectateur un sentiment de fascination absolue. Les Hautes solitudes (1974), déjà, était entièrement muet. En noir et blanc, lui. Et s'ouvrait sur un plan de Nico, en légère plongée, chantant pour elle seule, ou pour son reflet. La solitude donc, mais la souffrance, la drogue, le suicide, prennent peu à peu leurs marques dans le cinéma de Philippe Garrel. Jean Seberg, méconnaissable, ressemblant plus à Catherine Deneuve ou Delphine Seyrig, est seule, face à la caméra, les yeux mouillés de larmes, avant de s'effondrer de désespoir. Jusqu'à la fin de leur tumultueuse relation, au terme des années 70, Nico continue à être partie prenante et essentielle de films aujourd'hui invisibles. Garrel n'en autorise en effet la diffusion qu'au compte-gouttes, sans doute parce qu'ils reflètent de façon étonnamment cruelle et vivace l'atmosphère d'enfermement, de drogue et de folie qui les entourait. Est-ce cette proximité de toujours avec le cinéma qui fait que les films de Garrel présentent un lien constant avec la vie, avec sa vie ? Fils du comédien Maurice Garrel - présent depuis ses films d'adolescence (le rôle de l'adulte) jusqu'aux plus récents (il est encore le père du cinéaste dans Sauvage Innocence), enfant de la balle réalisant son premier long métrage à moins de vingt ans, on pourrait croire qu'il s'agit là d'une limite du metteur en scène qui n'aurait pas su prendre un certain recul. Ce serait se montrer particulièrement insensible, car si les films de ce que l'on qualifiera sa "deuxième période" (depuis L'Enfant Secret (1979-82)) puisent toujours allègrement dans des situations vécues, c'est pour mieux exprimer les sentiments d'amour et de mort qui les emplissent. Souvenir Ainsi, et même si elle n'apparaît plus à l'écran, se contentant de prêter sa musique à Elle a passé tant d'heures sous les sunlights, Nico est partout ou presque. De L'Enfant Secret à Sauvage Innocence, des Baisers de Secours à J'entends plus la guitare, on navigue dans les eaux troubles de l'autobiographie romancée. Sur un mode éminemment nostalgique, puisque c'est le manque qui gouverne alors. Manque de l'enfant que l'on aime, miroir de la relation de Nico avec son fils Ari, élevé par la mère d'Alain Delon qui a refusé de le reconnaître, manque de l'être aimé, manque de la drogue, pâle substitut à ce dernier. Tout cela est déjà présent entre Elie (Anne Wiazemski) et le cinéaste Jean-Baptiste (Henri de Maublanc), deux modèles bressoniens, personnages principaux de L'Enfant secret. La question centrale est aussi expressément posée : "Est-ce que les sentiments gardent leur valeur lorsqu'on les exhibe comme ça ?". On pourrait passer des heures à énumérer les correspondances entre les films de Garrel et sa vie, ou les ponts reliant ses films entre eux, ce qui est peu ou prou la même chose. Garrel acteur joue-t-il un rôle, voire son propre rôle, ou bien n'intervient-il qu'en tant que metteur en scène de son film ? Apparition chauve et mutique dans l'hôpital psychiatrique de L'Enfant Secret, il joue le rôle d'un cinéaste dans les Baisers de Secours. Auparavant, il était apparu dans les séquences "documentaires" de Elle a passé , alors que c'est Jacques Bonnaffé qui incarnait "son" personnage, metteur en scène acceptant de dealer pour pouvoir faire son film "contre l'usage de l'héroïne et contre la tentation de la lutte armée dans la révolution". Façon de régler ses comptes avec la décennie précédente et ses excès, tentative d'oublier la séparation d'avec Nico, inspiratrice du personnage de Christa (son vrai prénom), joué par Anne Wiazemski. Elle a passé tant d'heures sous les sunlights, film aussi inoubliable que l'est son titre, poursuit la réflexion sur le cinéma en tant que partie prenante de la vie, entamée dans L'Enfant secret. Fiction sur un film en train de se tourner, il voit intervenir le véritable metteur en scène qui discute les difficultés qu'il rencontre avec d'autres (Akerman, Doillon), parle avec admiration de ses maîtres (Godard, Eustache), explique aux comédiens le rôle qu'ils vont jouer dans le film. Le tout présenté brut de décoffrage, le montage collant les prises, clap compris, ou insérant les rushes, muets et se chevauchant dans les raccords. Loin d'être une sorte de maniérisme stérile et didactique, l'uvre est empreinte de poésie et d'amour ("faire un film ou faire un fils" sera le dilemme des Baisers de Secours), d'une manière un peu similaire à celle qu'emprunte le H Story de Nobuhiro Suwa. Dans un plan cruellement prémonitoire, celui du suicide de Marie (Mireille Perrier), on l'aperçoit, au sol, entre un tas de feuille mortes et une bicyclette appuyée contre le mur. Comme nous le rappellera la dernière scène de J'entends plus la guitare (1990), admirable de sobriété et d'émotion, Nico est morte le 18 juillet 1987, à Ibiza, d'une chute de vélo. Elle nous manque encore. |