Le Pont du Nord, de Jacques Rivette
comme un hommage français au cinéma d'exploitation italien des années 70.

"Automne 80, il y a déjà bien longtemps" annonce le dernier carton du générique, avant de nous montrer, au terme d'un rapide travelling circulaire sur une porte de Paris une silhouette sur une mobylette. Perfecto, poignet de force, couteau dans la poche, foulard sur les yeux. C'est "le jeune loubard venu de l'extérieur de Paris"-type, c'est elle, c'est Baptiste (Pascale Ogier). Elle jette un coup d'œil, circulaire à nouveau, comme on surveillerai un territoire, jusqu'à rencontrer une demi-douzaine de grues, dominant un quartier en rénovation. Avant de repartir.

Une nouvelle génération débarque. Film de passage, Le Pont du Nord célèbre effectivement l'impossibilité de continuer après les errements du passé, et la nécessité de céder le terrain. "Il n'y a pas d'après après-68", écrit Daney.
Activiste dans les années 70 (banditisme, terrorisme d'extrême-gauche), Marie (Bulle Ogier) vient de passer une année en prison. Elle a été manipulée, elle le sait, par une époque présentée de façon très cynique. Mais elle est vite impliquée à nouveau dans une affaire louche. On n'en sort pas. On ne s'en sort pas, d'ailleurs - assassinée par Julien (Pierre Clémenti), son ami, son soutien. La fin d'une époque, au sens propre.

Cette rupture violente avec le passé est appuyée par l'aspect "documentaire" du film, qui commence dans un Paris pittoresque (le tour des lions statuesques, les escaliers) et se retrouve brusquement comme vidé des ses habitants, véritable paysage d'apocalypse dans lequel les acteurs se perdent, s'engluent.
Du polar urbain dont est proche la trame scénaristique, on dérive vers les autres genres populaires italiens qui ont justement culminé au cours de la décennie précédente. Le western (ces plans larges sur Baptiste et Marie, marchant le long des voies désaffectées de la Petite Ceinture, seul moyen permettant à la claustrophobie de Marie de traverser Paris) ou la science-fiction d'inspiration apocalyptique - Baptiste vêtue de son casque et de son armure, escaladant des montagnes de gravats, sur fond de ruines plus ou moins avancées, est comme une cousine des résistants des Guerriers du Bronx d'Enzo G. Castellari.
Silhouette de passage dans un paysage lunaire, elle avoue d'ailleurs en venir. "Ailleurs-sur-Mer ou Ailleurs-sur-Marne ?". Elle ne répondra pas. Peut-être d'un ailleurs oriental, comme celui d'où provient l'art du combat qu'elle pratique. Mais le dragon qu'elle terrasse n'est-il pas le symbole de l'Orient ?

Des symboles, on en ramasse à la pelle. Toute la quête est symbolique - suivant le canevas d'un jeu de l'oie imaginaire. La prison, le cimetière, le puits, le labyrinthe, qu'elles croient un instant détruit mais qui est merveilleusement représenté par l'enfilade des affiches publicitaires renvoyant à la jeune fille son image, réminiscence magnifique de The Lady from Shangaï, et qu'elle se doit de détruire l'une après l'autre pour trouver la sortie.
Symbole encore, lorsque sur le Pont, Baptiste et Max (Jean-François Stévenin), le dernier représentant de l'ancienne génération après la mort de Marie et la fuite de Julien, a priori le plus "méchant" des trois, se retrouvent dans un ballet final, lui-même vu à travers le viseur d'une caméra.

Rivette en appellerait-il à l'abandon d'un certain radicalisme de la Nouvelle Vague, afin de le laisser plus perméable à la fois aux nouvelles influences et à ce qui était primitivement rejeté. Le cinéma italien d'exploitation, qui lui assimile à tout crin les influences les plus diverses dans un souci principal d'efficacité novatrice, et dont Rivette reprend ici nombre de caractéristiques prend ici la place d'un guide, sinon d'un modèle. Pour notre plus grand bonheur.

Grégoire.