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Philippe Grandrieux : une
Voie Nouvelle ?
Il est probable que La Vie nouvelle qui s'offre à nous à partir du 27 novembre n'aide pas à la cicatrisation des fractures qui, il y a trois ans à la sortie de Sombre, s'étaient creusées au sein même d'écoles critiques pourtant d'ordinaire taxées d'une (trop) grande uniformité. Ce nouveau film risque même de transformer ces fossés en rifts et d'y faire à nouveau couler la lave. Car, peut-être de façon encore plus flagrante que son prédécesseur, La Vie nouvelle ne se rattache que lâchement au genre de la fiction, empruntant les oripeaux d'un certain cinéma expérimental pour les transporter avec plus ou moins de bonheur dans les salles d'exploitation. Une fiction ténue Du synopsis on ne dévoilera que les mouvements
orbitaux de quelques hommes qui, dans ce nouveau Far-West qu'est l'ex-"bloc
de l'Est", gravitent autour d'une femme. Elle, c'est la fatale et
méconnaissable Anna Mouglalis qui, pute "de luxe" dans
les clubs et hôtels sofiotes, garde farouchement son âme,
à défaut de posséder son corps. Encore nous faudra-t-il
plus deviner que collecter ces éléments : négligeant
toutes scènes explicatives, Grandrieux laisse le spectateur errer
tel cette foule tremblante qui piétine dans l'obscurité,
leurs seuls visages ahuris renvoyant une lumière indistincte -
peut être est-ce d'ailleurs celle d'un écran. Ce long plan
d'exposition apparaît comme libre, juste apposé à
un récit qu'il ne croise pas, mais il stigmatise assez bien la
méthode impressionniste du réalisateur. Cette fascination pour une pénombre si propice
à susciter la crainte, cette caméra qui, un peu comme celle
pourtant bien plus lumineuse des frères Dardenne, qui semble vouloir
faire corps avec le personnage, au point de toujours risquer de le voir
sortir de l'image ou de perdre le point au gré d'un sursaut inattendu,
tout cela resterait probablement confiné à un agaçant
maniérisme si le cadre n'était pas ici qu'une des composantes
d'un tout qui compose le film, ni plus ni moins important que ses mouvement,
ses couleurs, son grain ou son accompagnement sonore. La présence sonore Car à l'instar de quelques autres grands
réalisateurs actuels qui utilisent habilement la bande son (ne
citons que Jim Jarmusch et Claire Denis), Philippe Grandrieux accorde
une part prépondérante dans ses films à la musique,
et plus généralement au son. Sombre était habillé
par les compositions froides d'Alan Vega (une moitié des précurseurs
techno-punk new-yorkais Suicide) qui ne semblaient délester l'atmosphère
que lors de surgissements intenses et violents, ou dans le translucide
et extatique travelling final au son des Amours perdues de Gainsbourg
reprises par Elysean Fields. L'unité de l'uvre passe donc plus souvent par l'atmosphère, le son, que le scénario ou le montage. Est-ce à dire que Grandrieux devrait plus travailler à des installations qu'à du cinéma ? Si la question se pose effectivement, le film ne réussissant pas à être complètement captivant, une réponse affirmative reviendrait à dénigrer l'importance de la durée dans son travail, qui, elle, relève bien du champ cinématographique. Invitons les spectateurs à entrer, eux aussi, dans La Vie nouvelle, à se laisser aspirer par le vide qui se découpe de cette fenêtre d'hôtel surplombant Sofia. Qu'ils en gardent le souvenir chatoyant des troncs de bouleaux dans le soleil couchant ou cette infernale vision de fantômes thermiques, hurlant leur mort ou leur damnation, peu importe. Ce qui compte, c'est de franchir ce pas. |