quatrième (et dernière) partie : l'état du cinéma français
(lire la première, la deuxième et la troisième partie)

FaN : Vous avez évoqué tout à l'heure l'Avance sur Recettes. Comment avez-vous monté le financement de vos films ? Que pensez vous du système de l'Avance sur Recettes, quand même assez controversé ?

SLP : L'Avance sur Recettes, c'est aujourd'hui le pivot et si jamais elle disparaît, le cinéma français disparaît, à mon avis.
Malraux qui disait que le cinéma était un art mais également une industrie, avait eu cette idée géniale d'un mécanisme correcteur du marché et a créé l'Avance sur Recettes , c'est-à-dire un système dans lequel c'est la profession, et non pas l'Etat, qui avance l'argent, par un prélèvement sur une partie du billet, et crée une sorte de secteur de recherche, d'anticipation de recettes futures.
C'est ce qu'il a inventé et qui a fait ses preuves depuis quarante ans. Parce que la quasi totalité des français - Luc Besson compris - est passé par là.

FaN : Certains se la font pourtant refuser systématiquement.

SLP : Ca dépend aussi des commissions, mais tout le monde a des phases où il se voit refuser ou pas l 'Avance sur Recettes. Quand Christian Bourgois préside la commission, ce n'est pas la même chose que quand c'est Frédéric Mitterand, Isabelle Adjani, ou Isabelle Huppert. Il y a des mouvements, des tendances, mais il n'empêche que c'est un mécanisme absolument fondamental, il suffit de regarder les films, qu'ils marchent ou pas, qui existent par l'Avance sur Recettes.
Comme en France le cinéma est un artisanat, contrairement à ce que disait Malraux, ce n'est pas comme aux Etats-Unis où il y a une vraie industrie avec son secteur de recherche, des gens qui écrivent des scénarios toute la journée, des gens qui essaient des effets spéciaux, des gens qui tentent des nouvelles idées, qui sont payés pour ça. Ici c'est artisanal, donc au coup par coup et beaucoup plus lié aux cinéastes qu'aux producteurs. L'Avance sur Recettes, c'est ce qui permet d'expérimenter de nouveaux sujets, des nouvelles idées, des nouveaux acteurs aussi : il ne faut jamais oublier que très souvent des films de l'Avance sur Recettes permettent à des acteurs de se faire voir et qu'ensuite ils sont captés par le système. Audrey Tautou, c'est d'abord Vénus Beauté (Institut), film de Tonie Marshall, et c'est évidemment un film Avance sur Recettes au départ.
La controverse vient du fait que des gens l'obtiennent et d'autre pas, et ceux qui ne l'ont pas râlent un peu. Comme c'est un mécanisme correcteur du marché, la tendance est quand même de donner l'Avance à des gens qui ne sont pas dans le mainstream, dans le Marché, c'est-à-dire ne pas le donner à Amélie Poulain ou à La Vérité si je mens.

FaN : Mais Astérix a eu une subvention.

SLP : Pas l'Avance sur Recettes, mais il a eu une subvention d'aide pour les effets techniques. Parce qu'il y a d'autres mécanismes à l'intérieur du CNC qui sont l'Aide au Développement, l'Aide à l'écriture de Scénario, l'Aide à l'Innovation Technique pour les effets spéciaux, l'Aide à la Diffusion, etc. Il y a ainsi tout un arsenal de mesures qui permettent au cinéma français de résister. Parce que là où ça n'existe pas, il n'y a plus de cinéma. Il y a des cinéastes italiens, espagnols, anglais, allemands, mais plus vraiment de cinéma italien ou de cinéma allemand, au sens où il y aurait beaucoup de films, donc des bons et des mauvais, des déchets.
Mais c'est pareil pour le cinéma américain, ils font 600 films par an, mais 200 qui existent vraiment sur le marché, 70-80 qui sont exportés et une quinzaine qui sont des gros trucs que tout le monde va voir. Mais finalement sur 600 ca fait une réduction assez importante ! Et l'Avance sur Recettes, c'est le mécanisme qui permet de lancer des projets, de les développer, de les crédibiliser.
A part Léotard, qui lorsqu'il est arrivé en 86 sur la base libérale à tout crin et a voulu supprimer l'Avance jusqu'à ce qu'on lui explique que ce n'était pas une invention des socialistes mais de Malraux et que ce serait de la folie, il n'y a pas aujourd'hui un homme politique qui pense à supprimer l'avance sur recettes.
Il vaudrait mieux essayer mais de généraliser l'Avance en Europe et dans les pays du tiers monde. Ca commence à se faire avec l'Allemagne en particulier, sinon en Angleterre ils ont un autre mécanisme qui est lié à la loterie nationale, en Belgique ils ont aussi une Avance sur Recettes. Il y a d'ailleurs aussi des systèmes d'avance sur recettes dans les pays du tiers monde, mais malheureusement ils ne touchent qu'un film ou deux par an.

FaN : Pensez-vous qu'il y aurait un intérêt à essayer d'homogénéiser le système audiovisuel et cinématographique européen pour essayer de lutter face à la concurrence des Etats-Unis ?

SLP : Il ne faut pas que ca devienne complètement homogène non plus. Il n'y a pas de films européens, on voit bien que les films pudding avec un acteur allemand, un acteur anglais, un acteur ou un scénariste français ne sont pas de franches réussites.
En revanche, on peut imaginer des systèmes de réciprocité, de coproductions.. Le système français coproduit énormément de films - Almodovar, c'est autant la France que l'Espagne. Mais même si c'est un petit peu à sens unique, il vaut mieux ça que rien. Il vaut mieux que le système français soit économiquement la vache à lait de ce genre de films plutôt que la Chambre du Fils ne soit pas produit.
Malgré tout cela crée des exigences en face. En Allemagne, c'est très net. Il y avait jusqu'ici une attitude très pro-américaine, parce que toutes leurs subventions, des sommes énormes, allaient, via le système allemand de dégrèvement fiscal dans le cinéma américain. Là ils ont bien vu que ça ne marchait pas. Et c'est là que le succès du cinéma français (même s'il est dangereux parce qu'il ne profite qu'à un certain type de films) est utile parce que ces pays qui pensaient que c'était un combat perdu, se disent que l'on peut aujourd'hui, malgré Harry Potter, faire 40 % de parts de marché.

FaN : Cette embellie assez récente qui profite aux gros et le changement que l'on anticipe au niveau de Canal +, menacent-ils les films à moyen et petit budget ?

SLP : C'est effectivement le risque de la concentration. 1100 copies pour Astérix, les 5 premiers du classement qui arrivent à 3800-3900 écrans alors qu'il y a 5200 écrans en France, c'est l'asphyxie pour tous les autres ! Le problème c'est que cette tendance hégémonique est d'autant plus acceptée qu'elle permet de faire des entrées : Astérix, on l'accepte parce que ca contrebalance Harry Potter.
Mais ce sont des enjeux pour des gens qui veulent se partager du territoire, des enjeux impérialistes. Ca n'a rien à voir avec les enjeux culturels du cinéma et de la diversité.
Tout le paquet est mis en termes de moyens, de distribution et de promotion. La promotion de 8 Femmes, c'est inouï ! Astérix et Harry Potter aussi, il y a les produits dérivés, etc. Et comme ça s'avère gagnant, la tendance est de dire que l'on va faire continuer à faire çà, et à ne faire que çà ! C'est là que les oreilles de Messier se mettent à siffler.

FaN : Vous auriez pu faire Marcorelle sans l'aide de Canal + ?

SLP : Non absolument pas. Sans l'Avance et sans Canal, ce film comme plein d'autres, ne se fait pas. Sous le sable, les gros films et les petits, tout le monde est dans le même bain. Canal coproduisait jusqu'à maintenant 70-75 % du cinéma français et ça risque malheureusement de changer. Ils sont tenus jusque en 2004 mais après … Mais il faut aussi que les autres s'y mettent, c'est-à-dire que la profession, qui regagne de l'argent avec le cinéma - les salles gagnent beaucoup d'argent en ce moment, investisse dans la production, il faut notamment que les chaînes de télé publiques fassent autre chose que 8 Femmes.

FaN : Pour Marcorelle, vous aviez aussi contacté les chaînes publiques.

SLP : Oui, mais les chaînes publiques ont quand même un type de film spécifique. France 2 et France 3, c'est quand même plutôt des films avec des castings porteurs, des comédies, même si des films passent à travers les gouttes. Et Arte est limité par le fait qu'ils n'ont pas énormément d'argent.

FaN : Cette embellie, elle profite à qui ?

SLP : Aux exploitants en premier lieu : il y a quand même 20 millions de recettes de plus que l'année précédente. Globalement et à condition de parler très vite des sujets qui fâchent comme cette concentration, j'ai encore envie de penser qu'elle profite au cinéma français en général parce qu'elle montre que le modèle, le système français, est efficace économiquement. C'est une leçon et un message important qui est envoyé aux autres pays.
A part çà, elle profite à ceux qui ont fait ces films et qui sont tranquilles pendant quelque temps. Ozon, il est tranquille pour un moment.

(fin)
Entretien réalisé le 12 mars 2002 par Laura et Grégoire.