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troisième
partie : Jean-Pierre Léaud FaN : Quelles sont les raisons qui ont fait qu'entre Laisse Béton, votre premier long métrage de fiction (1984) et L'Affaire Marcorelle, il se soit passé plus de quinze ans ? SLP : La principale raison, c'est sans doute
que je n'avais pas assez envie de faire des films de fiction. Après
Laisse Béton, j'ai eu un projet, pendant quatre ou cinq
ans, qui devait se tourner aux Etats-Unis avec des acteurs américains
et français et il ne s'est finalement pas fait. Cela nous mène
au début des années 90, où j'ai tourné un
film produit par Arte et qui se passait à Pigalle. Ensuite j'ai
réalisé des documentaires. FaN : Ce n'est pas justement le travail du producteur ? SLP : Non parce qu'en France, dans cette
logique de cinéma d'auteur, il faut auparavant obtenir l'Avance
sur Recettes, avoir le soutien d'une région, ou d'Arte, ou de Canal
+. Après seulement le producteur rassemble le tout et colle les
morceaux. FaN : Jean-Pierre Léaud dans le rôle du juge Marcorelle, qui alterne une intériorité mutique avec des surgissement physiques qui entrent en résonance avec le personnage et ses conflits, c'était pour vous une nécessité ? R : Oui, je n'imaginais pas que ça puisse
être quelqu'un d'autre ! D'abord parce qu'il portait en lui le personnage,
au sens où il l'avait incarné au cinéma. Cet ancien
gauchiste devenu notable, il l'avait fait dans La Chinoise de Godard,
où il était un étudiant maoïste en 67-68. Il
était cette mémoire, la mémoire politique et la mémoire
cinématographique. Il y avait ainsi une évidence à
ce que ce soit lui qui le fasse, et personne d'autre. FaN : Après le tournage de l'Affaire Marcorelle, vous dites avoir voulu poursuivre le tournage, ce qui a donné le documentaire Léaud, l'unique, dans lequel on sent que Jean-Pierre apparaît en grande confiance, parle plus librement qu'on ne l'aurait imaginé. R : Chez tous les comédiens il y a une sorte de fragilité qui est liée à la demande affective, mais particulièrement chez Jean-Pierre, il est même affectueux. Il y a des choses qui doivent passer par une relation comme ça, secrète, amicale ou non, mais qui produit une complicité profonde. Alors évidemment, entre lui comme acteur de la Nouvelle Vague et moi ancien rédacteur des Cahiers, il y a deux personnages qui se retrouvent, avec un héritage et avec l'envie de raconter des choses à partir de là. Je le connaissais depuis longtemps, mais quelque chose s'est passé sur le tournage. Il faut dire que vers la fin d'un tournage, il y a une sorte de désaffection, littéralement, une perte d'affect qu'on sent approcher petit à petit. C'est un côté fin de colo : huit jours avant la fin on voit les techniciens qui prennent leurs portables et qui commencent à se brancher sur les prochains films qu'ils vont faire. Dans notre cas, on avait tourné en province et c'était encore plus fort, car chacun s'est retrouvé renvoyé à sa solitude, et comme je n'avais pas de scénario pour tout de suite, on a eu envie de prolonger et de faire ce documentaire. Ce qui m'a surpris, c'est que ça n'avait
jamais été fait ! Ce type est dans le cinéma depuis
quarante ans et il n'y a pas un documentaire sur lui. Je le voyais d'ailleurs bien, il se préparait pour le documentaire comme il se préparait pour une scène de fiction, aussi concentré. Et comme ça n'était pas le texte d'un autre, que ça allait être son texte, il était encore plus angoissé. Et ça a été possible parce qu'il avait envie de parler, il m'avait raconté des trucs pendant tout le film qui me donnaient envie de faire quelque chose, de le faire savoir à travers lui, pas simplement de le raconter. Parce quand lui raconte, c'est toujours du cinéma, il reste toujours Jean-Pierre Léaud, à la fois le personnage et l'acteur. Quand il raconte son arrivée aux Cahiers, à 14 ans, que Rivette l'emmène voir les concerts de Boulez et qu'il lui dit "Ecoute, c'est du Bresson", comme c'est lui qui le raconte, c'est évidemment très fort. Ca raconte des choses sur lui et ça raconte aussi des choses sur l'ambiance des Cahiers à l'époque. Parce que ce qui est curieux c'est de voir que parmi tous ces gens, surtout Godard et Truffaut que tout opposait, il y demeure un point commun, c'est Jean-Pierre Léaud. C'est peut-être le seul qu'ils ont d'ailleurs. FaN : Votre film se démarque aussi du documentaire télévisuel institutionnel par des séquences, notamment celles tournées au Festival de Cannes, dans lesquelles il y a de la "mise en scène". De qui vient-elle ? SLP : Là c'est vraiment lui qui fait
la mise en scène. Je parlais justement avec Serge Toubiana hier,
qui pense que c'est Léaud qui a inventé Truffaut et pas
le contraire. Jean-Pierre, c'est un auteur à sa manière.
FaN : C'est aussi ce que dit Kaurismaki à la fin du film, que la seule idée qu'il puisse sortir de l'autre côté du cadre, même s'il ne le fait jamais, tient le metteur en scène "éveillé". SLP : En fait ça lui arrive de temps en temps ! D'ailleurs dans la scène de J'ai engagé un tueur que je montre dans le film, celle où il vient acheter des lunettes de soleil dans un kiosque et où on aperçoit Kaurismaki lui-même; il arrive d'un côté et je suis sûr qu'il devait sortir de l'autre, ça me paraît bizarre. Cela dit ça n'est pas grave parce que le plan est fixe. C'est son côté Chaplin, dont Kaurismaki parle aussi : Jean-Pierre Léaud comme une sorte de Chaplin, un corps burlesque et imprévisible dans le plan, toujours inventif, dont on ne sait jamais trop ce qu'il va faire. FaN : Avant de revenir à des questions plus générales, est-ce que vous avez des projets de fiction, ou bien à nouveau des documentaires. SLP : Oui, mais c'est encore un peu
à l'état de limbes, donc
Mais avec Jean-Pierre aussi. (à
suivre) |