troisième partie : Jean-Pierre Léaud
(lire la première et la deuxième partie)

FaN : Quelles sont les raisons qui ont fait qu'entre Laisse Béton, votre premier long métrage de fiction (1984) et L'Affaire Marcorelle, il se soit passé plus de quinze ans ?

SLP : La principale raison, c'est sans doute que je n'avais pas assez envie de faire des films de fiction. Après Laisse Béton, j'ai eu un projet, pendant quatre ou cinq ans, qui devait se tourner aux Etats-Unis avec des acteurs américains et français et il ne s'est finalement pas fait. Cela nous mène au début des années 90, où j'ai tourné un film produit par Arte et qui se passait à Pigalle. Ensuite j'ai réalisé des documentaires.
Ce qui est sûr, c'est que pour faire un film de fiction, il faut y tenir énormément, il faut mettre sa peau sur la table, comme disait Céline, sinon on n'y arrive pas. C'est quand même assez compliqué de réunir l'argent nécessaire pour faire un film. Mais c'est normal : il n'y a pas de raison a priori que des gens vous donnent un milliard de centimes, comme ça.

FaN : Ce n'est pas justement le travail du producteur ?

SLP : Non parce qu'en France, dans cette logique de cinéma d'auteur, il faut auparavant obtenir l'Avance sur Recettes, avoir le soutien d'une région, ou d'Arte, ou de Canal +. Après seulement le producteur rassemble le tout et colle les morceaux.
Les films de producteurs sont de gros films. La Vérité si je mens, c'est un film de producteur qui fait travailler des auteurs, des scénaristes, et ensuite choisit Thomas Gilou pour le faire et il le fait bien.
Un projet de réalisateur, il faut y tenir beaucoup et sans doute je n'y tenais pas assez. Et puis on m'a commandé des documentaires, j'en ai fait beaucoup. C'est intéressant parce qu'il y a aussi de la dramaturgie, il y a tout ce qu'on trouve dans le cinéma de fiction, sauf que les gens existent vraiment. Je pense que c'est plus facile de faire du cinéma documentaire que du cinéma de fiction où il faut tout inventer, tout mettre en place. Plus facile en termes artistiques, et évidemment plus facile en termes économiques.

FaN : Jean-Pierre Léaud dans le rôle du juge Marcorelle, qui alterne une intériorité mutique avec des surgissement physiques qui entrent en résonance avec le personnage et ses conflits, c'était pour vous une nécessité ?

R : Oui, je n'imaginais pas que ça puisse être quelqu'un d'autre ! D'abord parce qu'il portait en lui le personnage, au sens où il l'avait incarné au cinéma. Cet ancien gauchiste devenu notable, il l'avait fait dans La Chinoise de Godard, où il était un étudiant maoïste en 67-68. Il était cette mémoire, la mémoire politique et la mémoire cinématographique. Il y avait ainsi une évidence à ce que ce soit lui qui le fasse, et personne d'autre.
Toscan, qui était le producteur, pensait à d'autre gens plus "commerciaux", comme Bacri : ça aurait été un tout autre film, plus sur le mode de la comédie. Non, là il n'y a pas eu d'hésitations, déjà en écrivant je savais que c'était lui, il était contemporain de ce moment où le monde et le cinéma étaient en train de changer radicalement. C'était indispensable que ce soit lui qui incarne le personnage.

FaN : Après le tournage de l'Affaire Marcorelle, vous dites avoir voulu poursuivre le tournage, ce qui a donné le documentaire Léaud, l'unique, dans lequel on sent que Jean-Pierre apparaît en grande confiance, parle plus librement qu'on ne l'aurait imaginé.

R : Chez tous les comédiens il y a une sorte de fragilité qui est liée à la demande affective, mais particulièrement chez Jean-Pierre, il est même affectueux. Il y a des choses qui doivent passer par une relation comme ça, secrète, amicale ou non, mais qui produit une complicité profonde.

Alors évidemment, entre lui comme acteur de la Nouvelle Vague et moi ancien rédacteur des Cahiers, il y a deux personnages qui se retrouvent, avec un héritage et avec l'envie de raconter des choses à partir de là. Je le connaissais depuis longtemps, mais quelque chose s'est passé sur le tournage. Il faut dire que vers la fin d'un tournage, il y a une sorte de désaffection, littéralement, une perte d'affect qu'on sent approcher petit à petit. C'est un côté fin de colo : huit jours avant la fin on voit les techniciens qui prennent leurs portables et qui commencent à se brancher sur les prochains films qu'ils vont faire. Dans notre cas, on avait tourné en province et c'était encore plus fort, car chacun s'est retrouvé renvoyé à sa solitude, et comme je n'avais pas de scénario pour tout de suite, on a eu envie de prolonger et de faire ce documentaire.

Ce qui m'a surpris, c'est que ça n'avait jamais été fait ! Ce type est dans le cinéma depuis quarante ans et il n'y a pas un documentaire sur lui.
Sans doute aussi parce que Jean-Pierre c'est quelqu'un qui ne peut pas se prêter à un jeu de questions réponses institutionnel. Chez Paul Amar, il serait catastrophique, d'ailleurs on lui a proposé dix fois, notamment au moment de la sortie de Marcorelle, mais il ne peut pas y aller, c'est impossible. Justement parce qu'il y a trop d'affect chez lui. Il y a aussi le sentiment de l'imposture : un acteur, ça n'est pas quelqu'un qui répond à des interviews, c'est quelqu'un qui prend au sérieux son personnage. Il y a une éthique là-dessus, une morale qui fait qu'il est dans l'impossibilité émotive de se trouver dans cette situation-là.
C'est sans doute pour ca qu'il n'y avait pas eu de film, bien que des gens comme Olivier Assayas, ou encore Danièle Dubroux, Aki Kaurismaki qui ont aussi tourné avec lui auraient pu le faire. Mais ça ne peut pas partir d'un projet purement institutionnel.

Je le voyais d'ailleurs bien, il se préparait pour le documentaire comme il se préparait pour une scène de fiction, aussi concentré. Et comme ça n'était pas le texte d'un autre, que ça allait être son texte, il était encore plus angoissé. Et ça a été possible parce qu'il avait envie de parler, il m'avait raconté des trucs pendant tout le film qui me donnaient envie de faire quelque chose, de le faire savoir à travers lui, pas simplement de le raconter.

Parce quand lui raconte, c'est toujours du cinéma, il reste toujours Jean-Pierre Léaud, à la fois le personnage et l'acteur. Quand il raconte son arrivée aux Cahiers, à 14 ans, que Rivette l'emmène voir les concerts de Boulez et qu'il lui dit "Ecoute, c'est du Bresson", comme c'est lui qui le raconte, c'est évidemment très fort. Ca raconte des choses sur lui et ça raconte aussi des choses sur l'ambiance des Cahiers à l'époque. Parce que ce qui est curieux c'est de voir que parmi tous ces gens, surtout Godard et Truffaut que tout opposait, il y demeure un point commun, c'est Jean-Pierre Léaud. C'est peut-être le seul qu'ils ont d'ailleurs.

FaN : Votre film se démarque aussi du documentaire télévisuel institutionnel par des séquences, notamment celles tournées au Festival de Cannes, dans lesquelles il y a de la "mise en scène". De qui vient-elle ?

SLP : Là c'est vraiment lui qui fait la mise en scène. Je parlais justement avec Serge Toubiana hier, qui pense que c'est Léaud qui a inventé Truffaut et pas le contraire. Jean-Pierre, c'est un auteur à sa manière.
C'est ce que Catherine Millet a écrit dans les Inrocks, dans un très beau texte sur Léaud, elle disait "C'est quelqu'un qui écrit, mais avec son corps.". André S. Labarthe le dit autrement dans le film, il souligne ce côté "caractère chinois" avec surgissement du sens derrière le signe.
Il y a quelque chose qui se passe avec lui : quelques soient les indications, par ailleurs très précises qu'il demande, il y a un moment donné où son corps se met à parler, où il se passe quelque chose, pas forcément imprévisible, mais quelque chose de nouveau. Peut-être que c'est lui qui le joue.
Certains acteurs deviennent impeccables à force de répétitions, mais chez Jean-Pierre, il y a toujours quelque chose de nouveau qui se passe.

FaN : C'est aussi ce que dit Kaurismaki à la fin du film, que la seule idée qu'il puisse sortir de l'autre côté du cadre, même s'il ne le fait jamais, tient le metteur en scène "éveillé".

SLP : En fait ça lui arrive de temps en temps ! D'ailleurs dans la scène de J'ai engagé un tueur que je montre dans le film, celle où il vient acheter des lunettes de soleil dans un kiosque et où on aperçoit Kaurismaki lui-même; il arrive d'un côté et je suis sûr qu'il devait sortir de l'autre, ça me paraît bizarre. Cela dit ça n'est pas grave parce que le plan est fixe. C'est son côté Chaplin, dont Kaurismaki parle aussi : Jean-Pierre Léaud comme une sorte de Chaplin, un corps burlesque et imprévisible dans le plan, toujours inventif, dont on ne sait jamais trop ce qu'il va faire.

FaN : Avant de revenir à des questions plus générales, est-ce que vous avez des projets de fiction, ou bien à nouveau des documentaires.

SLP : Oui, mais c'est encore un peu à l'état de limbes, donc… Mais avec Jean-Pierre aussi.

(à suivre)
Entretien réalisé le 12 mars 2002 par Laura et Grégoire.