deuxième partie : La Critique aujourd'hui
(lire la première partie)

Fondu au Noir : Aujourd'hui, les Cahiers du Cinéma continuent-ils à essayer de comprendre les films ?

Serge Le Péron : Je crois qu'ils essaient de perpétuer cette tradition. Le problème vient de ce que l'origine est maintenant plus lointaine : aujourd'hui la Nouvelle Vague a vieilli, les cinéastes ont vieilli. Mais ce n'est pas seulement physique : je trouve que le film de Rohmer, L'Anglaise et le Duc, est un film de jeune homme ; Bresson avait 84 ans quand il a fait L'Argent qui était aussi un film de jeune homme.
C'est plutôt ceux qui viennent après la Nouvelle Vague qui fatiguent, qui ne sont pas forcément aujourd'hui le lieu de la modernité, là où l'on invente le plus. Je ne trouve pas que le dernier film de Garrel, par exemple, soit un film particulièrement intéressant du point de vue de la créativité : il ne fait que reprendre des choses qu'il a déjà faites.

FaN : Et les Cahiers ont du mal à se décoller de ces cinéastes ?

SLP : C'est un phénomène commun à toutes les générations. Dans la mienne, avec Daney, on a eu un peu de retard sur Fassbinder par exemple. Parce qu'on était sans doute encore trop proches du Cinema Novo, de la Nouvelle Vague, et que l'on n'a pas compris tout de suite l'importance de cet allemand qui débarquait tout d'un coup et faisait des films avec ses copains, comme une troupe de théâtre.
Il reste la période aujourd'hui vécue comme magique des années 55-60 où on a l'impression qu'ils ont vraiment inventé et découvert… mais ils se sont aussi trompés, même Rohmer le reconnaît : ils sont passés à coté de Buñuel, ont sans doute trop aimé Preminger... Aujourd'hui, c'est un peu la même chose, sauf que ce n'est pas sûr que ce soient tous de petits Rohmer ou Rivette en herbe, ça on le saura plus tard.
Je ne sais pas dans quel état étaient les cinéastes dans les années 70-80 quand ils lisaient les Cahiers, mais aujourd'hui on a le sentiment quand on fait des films qu'ils ne sont pas vraiment conscients de la manière dont se fait le cinéma. Ils ne sont pas illisibles comme on l'a souvent dit, mais un peu théoriques, oui.

FaN : Quant à l'état global de la critique en France, que pensez-vous de ses querelles internes (Cahiers vs Positif) et de l'influence qu'elle peut avoir sur le public et la profession ?

SLP : Il y a eu une époque où la critique se divisait entre les Cahiers et Positif mais aujourd'hui, la scission serait plutôt entre un type de critique promotionnelle (Studio, Première) et une critique plus cinéphile, dans laquelle on compte à la fois les Cahiers et Positif, ainsi que les Inrocks, Le Monde et d'autres. Les querelles internes entre Positif et les Cahiers sont du coup très secondaires, même si on continue à alimenter le vieux débat.
Michel Ciment reste une vieille cible des Cahiers, parce que c'est le seul qui reste de l'époque de la grande guerre entre les deux : au début des années 70, quand Jean Narboni enseignait ici, il y avait vraiment une guerre à outrance entre Positif avec sa tradition de gauche à laquelle ils n'ont jamais failli, ses influences surréalistes etc., et les Cahiers qui étaient politiquement beaucoup plus brouillons, qui avaient été à droite et à gauche, agitant des idées dans tous les sens.
C'était très violent et ça me paraissait plus pertinent, car il y avait de vrais enjeux sur le cinéma, et les auteurs. Il y avait de vrais désaccords : eux adoraient John Boorman, par exemple, alors que les Cahiers détestaient. Aujourd'hui, tout le monde aime Boorman et tout le monde aime les asiatiques. Il n'y a pas une revue qui ose dire "Finalement ce cinéma là n'est pas très intéressant".

FaN : Et l'influence de la critique aujourd'hui ? sur le public, le monde professionnel ?

SLP : Je ne crois pas qu'elle ait jamais eu d'influence sur les foules. Mais on ne peut pas le lui demander, parce que ce n'est pas son objectif, et qu'elle n'en a jamais eu. Même au temps où Truffaut y écrivait, les Cahiers du Cinéma n'avaient d'influence que sur les quelques lecteurs qui les lisaient à l'époque. Et sur les cinéastes, mais même pas sur les producteurs. Ils étaient des marginaux absolus, c'est d'ailleurs pour cela qu'ils ont fondé leur propre maison de production. Mais c'était une avant-garde.
La question que l'on peut se poser aujourd'hui, c'est "Est-ce que les Cahiers sont aujourd'hui une avant-garde". Il est difficile aujourd'hui de ne pas trouver Mulholland Drive intéressant, ils l'aiment, font leur couverture avec et ils en parlent comme tout le monde. Ca ne me dérange pas en soi parce que j'aime beaucoup le film, mais ce n'est pas avec ça que l'on va cliver l'opinion. Ca ne fait même pas la différence entre Première et les Cahiers, parce que Première aussi aime ce film. Après, il faut aller voir comment on l'aime.

FaN : Et sur le monde professionnel ?

SLP : En revanche, la critique garde une certaine influence sur le monde professionnel, et c'est à double tranchant. Parce que d'un côté c'est ce qui préserve le cinéma d'auteur de l'omnipotence du marché : on peut respecter un cinéaste en France sans qu'il ne fasse d'entrées, grâce aux revues. Les directeurs de chaînes, les responsables de Canal + et autres les lisent et savent quelles sont les tendances. C'est l'aspect positif. L'aspect négatif, c'est que comme c'est un point de vue un peu figé, pas très dynamique, on n'a pas le sentiment que cela propulse des idées nouvelles.

FaN : Est-ce similaire aux Etats-Unis, avec une influence sur la profession ?

SLP: La critique américaine est plus liée à l'industrie au sens où elle regarde aussi les films en termes d'efficacité fictionnelle, au sens commercial comme au sens dramatique. Donc les critiques américains ne peuvent vraiment exercer leur talent de critique indépendant que sur les films qui viennent d'ailleurs… donc surtout sur les films français, et les quelques films asiatiques. Et là c'est intéressant de voir ce qu'ils pensent d'Amélie Poulain, ils en ont une vision un peu exotique et trouvent ça pas mal, alors qu'ici la critique déteste. Mais vis-à-vis du cinéma américain, sauf quelques grandes signatures, ils sont quand même plus promotionnels que critiques. Alors ils sont évidemment plus liés au public que la critique française.

(à suivre)
Entretien réalisé le 12 mars 2002 par Laura et Grégoire.