Première partie : Itinéraire personnel

Fondu au Noir : Nous pensions d'abord évoquer avec vous la façon dont vous avez commencé à graviter autour du milieu du cinéma. Vous étiez étudiant à Vincennes au début des années 70 et vous vous intéressiez au cinéma militant, ce qui vous amènera à côtoyer le cercle des Cahiers.

Serge Le Péron : C'était une époque où il était question de changer le monde et le cinéma était vu comme un moyen artistique, non violent, de le faire. Un certain nombre de gens, dont moi, travaillaient dans cette voie au début des années 70, on faisait des films sur les grèves, les luttes dans les usines … Il se trouve que les Cahiers du Cinéma étaient à peu près dans cette mouvance. Issus d'un courant catholique avec Bazin, ils étaient arrivés au gauchisme au début des années 70.
Il y avait donc cette évolution sensible de la revue, qui restait depuis le début, une revue d'agitateurs. Leurs idées, dans les années 50, étaient celles de la Nouvelle Vague, dans les années 60 du Cinéma Novo et du cinéma du Tiers Monde et dans les années 70 il était logique qu'ils soient proches du cinéma militant. Ils étaient en fait surtout sous l'influence de Godard qui en représentait une image très précise.
C'est donc là que je les ai connus, et qu'ils m'ont proposé de travailler et d'écrire avec eux. J'ai donc commencé par faire des films avant finalement d'entamer une carrière de critique.

FaN : Pendant cette période de critique, vous avez pas mal voyagé, fait des enquêtes de terrain. Etait-ce déjà une démarche volontaire proche de celle qui vous a ensuite poussé à faire du documentaire ?

SLP : Ca venait surtout du sentiment qu'il fallait voir ailleurs ce qu'il se passait. Ailleurs que dans le cinéma de fiction traditionnel, donc du côté du cinéma documentaire (des gens comme Pennebaker, mais aussi Warhol nous intéressaient), nous nous sommes ainsi tournés vers Cassavetes aux Etats-Unis ou des cinéastes du Tiers-Monde comme Oussmane Sembene, dont on avait le sentiment qu'ils étaient en train de changer les modalités d'écriture, et de mise en scène. Il y a donc eu un voyage au Sénégal, il y en a eu d'autres au Moyen-Orient, en Algérie.
A l'époque, les Cahiers faisaient des "Semaines des Cahiers" dans le monde entier. On allait par exemple à Beyrouth montrer des films d'Akerman ou de Luc Moullet , et bien sûr beaucoup de films des Straub ou de Godard : notamment Ici et ailleurs, son film sur la Palestine. Et on parlait avec les gens de ce qu'ils en pensaient, plus de cinéma que de politique.
La question qui nous intéressait était surtout "Qu'est ce que la politique transforme dans le cinéma ?", plutôt que "Qu'est ce que le cinéma va transformer en politique ?". C'était la grande interrogation de Godard : qu'est-ce que le fait que l'on ait à dire des choses radicalement différentes de ceux que l'on appelait nos ennemis implique au niveau de l'écriture ou de la mise en scène ? Comment se démarquer de Costa-Gavras et Boisset qui faisaient des films avec un contenu de gauche, ou révolutionnaire, mais en reproduisant des schémas hollywoodiens. C'est là que se situait la coupure entre eux et des cinéastes comme Godard en France, Sanjines en Bolivie, Glauber Rocha au Brésil ou Sembene Ousmane en Afrique.

FaN : Puis vous délaissez donc la critique ?

SLP : C'est une tradition aux Cahiers : au fond, on fait de la critique pour faire du cinéma. Quand Godard fait son premier film à trente ans après avoir été critique aux Cahiers et ailleurs, il dit "Il y a dix ans que je fais du cinéma ".
Evidemment il y avait les grands ancêtres et les grands modèles de la Nouvelle Vague, mais je crois que les gens poursuivaient naturellement cette tradition. Vers la fin des années 70 et le début des années 80, dans la rédaction, il y avait ainsi Serge Daney, Serge Toubiana, mais aussi Jean- Claude Biette, Olivier Assayas, Danièle Dubroux, moi, puis Hervé le Roux, Alain Bergala, c'est à dire des gens qui pour la plupart ont fait des films.
L'idée de faire carrière dans la critique aurait paru invraisemblable, ce n'était pas le but de l'opération qui était plus de réfléchir sur ce qui pouvait se transformer dans le cinéma. Soit en passant à la réalisation, soit, comme l'a fait Serge Daney toute sa vie, en poursuivant cette voie, à faire le passeur d'idées entre des personnes et des autres.

FaN : Est-ce qu'il est nécessaire d'avoir vu beaucoup de films pour en faire soi-même, ou est-ce qu'on peut les faire comme ça à partir de quelque chose que l'on détiendrait en soi ?

SLP : C'est une question très compliquée. De plus en plus, les cinéastes sont des gens qui ont une culture cinématographique, pour le meilleur et pour le pire, d'ailleurs. Toute la génération américaine des années 70-80 - Scorsese, Coppola, Spielberg, Lucas - sont tous des cinéphiles, ce sont des universitaires qui ont fait des études de cinéma à USC, à New-York ou à Los Angeles, des intellectuels, qui ont réfléchi sur le cinéma en même temps qu'ils en faisaient.
On est dans une phase où ca devient un peu dur de faire comme Orson Welles, d'avoir très peu de culture cinématographique et de faire un chef d'œuvre comme Citizen Kane qui renouvelle tout d'un coup l'écriture cinématographique. Cela dit, c'est toujours possible, il n'y a pas de règles absolues, même si je ne vois pas beaucoup d'exemples aujourd'hui.
Néanmoins ce qui bouge aujourd'hui dans le cinéma se rapporte à du cinéma existant. Le cinéma asiatique par exemple est très travaillé par la Nouvelle Vague ou le cinéma américain des années 70. Les cinéastes français actuels, les bons comme les mauvais, ont tous une certaine culture cinématographique.

FaN : Est-ce qu'il n'y a pas Luc Besson qui arrive de nulle part ?

SLP : Il vient d'ailleurs que le cinéma et la cinéphilie, mais pas non plus de nulle part : il vient de la télévision, de la bande dessinée et de la pub, qui restent des univers visuels. Il a beau se présenter comme un type totalement inculte sur le plan du cinéma, et à mon avis il est plus érudit que ce qu'il dit, il a quand même cette culture de l'audiovisuel qui est la sienne. On pourrait dire celle de sa génération, mais pas tout à fait parce que Desplechin est de la même génération et ils n'ont pas la même culture.
C'est intéressant historiquement parce que lui et d'autres se sont placés contre la cinéphilie et les Cahiers, contre ce poids un peu lourd du cinéma, et se sont dit "On n'en a rien à foutre, on va partir d'ailleurs, de la pub ou de Tintin et on va faire autrement".

FaN : Pour terminer sur la critique et les Cahiers qu'est-ce qui a motivé la fin de votre collaboration et comment jugez-vous l'évolution de la revue depuis ?

SLP : A un moment donné, il faut choisir entre écrire sur le cinéma et faire des films. C'est d'ailleurs d'ordre moral, on ne peut pas être à la fois critique du film des autres et en faire soi-même, il faut savoir faire une rupture. Faire des film c'est formidable parce que cela permet d'oublier tout ce que vous avez pu dire auparavant, et de vous retrouver de manière plus profonde, plus instinctive, que ce que vous avez pu essayer de théoriser comme critique.
Aux Cahiers, la critique avait pour caractéristique d'essayer de comprendre ce qu'il se passe dans le cinéma, et pas seulement d'aimer ou de détester. Quand on fait des films, on ne se pose pas trop la question, on les fait avec son histoire et sa culture. Il fallait donc passer à autre chose, pour prolonger sans se retrouver dans cette dualité assez compliquée, et la plupart des critiques des Cahiers ont aussi arrêté quand ils ont commencé à faire du cinéma. Truffaut et Godard tout de suite, Rohmer aussi, Rivette a un peu poursuivi, il a été rédacteur en chef après avoir fait Paris nous appartient mais seulement un an ou deux, et il n'y a pas d'exemple de gens qui ont continué à faire les deux.
Alain Bergala l'a un peu fait, mais c'était un autre positionnement, qui est aussi un peu le mien, celui d'enseigner le cinéma et de faire des films. Jean Rouch, toute sa vie, a été prof et cinéaste en même temps. Ce n'est pas exactement la même chose que d'écrire sur le cinéma, parce qu'on enseigne pour apprendre aussi. On écrit aussi pour apprendre, c'est la morale des Cahiers, mais on dit des choses un peu trop définitives….

(à suivre)
Entretien réalisé le 12 mars 2002 par Laura et Grégoire.