La Chatte à deux têtes, de Jacques Nolot
sortie le 20.11.02

La Chatte à deux têtes, c'est le titre de l'un des deux films que projette, en permanent et en alternance, le cinéma Le Méry, aux abords de la place Clichy, que Nolot et son équipe ont ressuscité le temps d'un tournage,. Si le titre laisse dubitatif (origine, spécialité du film ?), les quelques images entrevues et surtout le bruitage - oserait-on employer le terme dialogue ? - omniprésent suggère un produit de série des années 70, probablement scandinave et remonté à l'occasion d'une ou deux années supplémentaires de rotation dans le circuit spécialisé. Inutile donc d'y rechercher une quelconque excitation, tout au plus un succédané de ce que furent, il y a quelques années encore avant que les vidéoclubs, fils indignes ne les enterrent, la faune des cinéma porno que nous n'avons pas connue. Et quand bien même, l'avouerions-nous dans ces colonnes ?
A l'exception de deux plans, deux radieux extérieurs jours, on plonge donc, en apnée dans le lieu très structuré et ritualisé de la salle de cinéma, où la seule femme acceptée - et respectée - est la caissière, imperturbable Cerbère délivrant aux Orphée un billet pour une visite complète. Certains resteront au purgatoire (le sas et ses attouchements coupables) ou après un passage rapide dans les limbes des toilettes "Messieurs" se transformeront en anges, forcément déchus, par l'intermédiaire de quelques rangs de perles, d'un brin de dentelle ou d'un cocktail d'hormones de synthèse.
Esclaves, elles sont là pour les autres clients, ces réguliers mariés qui passent pour un pipe après le bureau, ou ces hétéros qui insultent et frappent les "sales pédés" qui osent s'approcher d'eux. Mais elles sont aussi les reines, enviées des regards et des mains, les seules à posséder une réelle mobilité. Dans la salle bien sûr, de siège en siège, mais également vers la surface, le comptoir où ne s'attardent sinon que les trois personnages principaux : la caissière, le projectionniste et le vieux poète, double de Nolot.
Entre eux trois circule un désir triangulaire (mais pas si insaisissable que cela) et surtout la nostalgie qui est, comme pour le précédent film de Jacques Nolot l'Arrière-pays, le sujet principal. Ce n'est pas non plus la nostalgie des sordides sièges poisseux de trop de pipes pas chères. Juste le poète et l'ouvreuse qui ont tous les deux déjà vécu et en sont revenus, mais qui ne regrettent rien malgré la mort, la faim ou la famille - déchirante évocation du frère par exemple.
Drôle et beau (les lents travellings sur la salle, ses murs, ses poteaux comme autant de cachettes, ses sièges enfin délaissés le soir venu), intime et touchant, La Chatte à deux têtes est un film rare qui, espérons-le, prouvera définitivement que Jacques Nolot est bien plus qu'une sympathique figure du cinéma français.

Grégoire.