Le Pianiste, de Roman Polanski
sortie le 25.09.02

La palmisation du Pianiste à Cannes, et les commentaires oiseux qu'ont prodigué les critiques présents sur place (film à piano, film historique, cinéma du souvenir, facture classique…) encourageaient plutôt à attendre le dimanche soir où telle chaîne de télévision hertzienne nous le servirait, tel du pain béni, en version française et entrelardé de publicités.
Et c'est vrai que la première heure du film confirmerait plutôt ce sentiment. On y voit se succéder sans grand génie des scènes où la représentation de la famille juive opprimée d'une part, et de la cruauté des envahisseurs allemands d'autre part, ne s'encombre pas de finesse. Malgré tous les efforts ostentatoires, la réalité historique n'apparaît ni figurée ni même évoquée, juste caricaturée.
En fait, le film prend son véritable essor à partir de la déportation de la famille du pianiste. Sans que celui-ci ne ressente une peine particulière pour la perte des siens, ou pour quoi que ce soit d'autre d'ailleurs, il va devenir au terme d'une brève errance dans le ghetto déserté le spectateur muet et insensible des carnages de son époque. Comme mu par une poisse divine, il approche toujours plus près de l'œil du cyclone : caché dans des chambres solitaires, il ira jusqu'à se réfugier dans les greniers de la Kommandantur… De là, au long de séquences interminablement muettes, le film se transforme en un objet bizarre où le spectateur dans la salle regarde un spectateur dans le film, qui lui-même ne voit pas grand-chose (à travers un minuscule trou dans une vitre opaque par exemple).
La fin du film est ubuesque :transformé en clochard égrotant, sorti de chez Beckett, il se sauve en jouant à un officier allemand mélomane un morceau de piano.
En évitant l'écueil du film historique pontifiant ou du film de piano un peu sensuel, un peu rédempteur, (Shine, La Leçon de piano), Polanski offre un film neurasthénique, bancal mais assez fascinant, avec une inspiration nettement plus affirmée que ses précédentes productions.

Fabien.