Le Principe de l'incertitude (O Prinzipio da Incerteza), de Manoel de Oliveira
sortie le 11.09.02

"Il fait bon vous écouter, même si je ne vous comprend pas", dit à Donna Camila Clara la servante des frères Roper. Quelques minutes plus tard, on souligne encore l'incompréhension qui semble un des moteurs du film. Car si Oliveira s'essaie au polar, c'est évidemment pour faire imploser le genre, et si tous les éléments sont bien présents (une femme fatale régnant sur le monde de la nuit, une descente de police mouvementée, même une bande de tueurs masqués), l'intrigue attend le dernier quart du film pour se mettre en place.

Auparavant, on sera resté plus proche de ce qui nous ravit habituellement chez le maître. Un Portugal longuement traversé en train et dont l'observation rythme de façon classique le temps et le passage des jours. Paysage et plans rappellent la Sicile ou l'Italie des Straub, une impression accentuéeée par l'implantation compassée, quasi surréelle, de dialogues désincarnés évoquant des secrets de famille aux accents mythologiques.

D'un hôtel surplombant le Douro, deux voix nous content l'histoire de familles au glorieux et riche passé, et dont les membres sont plus connu par leurs surnoms, Œillet Rouge ou Taureau Bleu que par leur véritable identité. On pourrait se croire encore dans le magnifique Porto de Mon Enfance, dans lequel des voix off nous berçaient en disant de la poésie dans cette langue chaude. Pourtant il ne s'agit pas là de grandes familles de l'histoire régionale, mais de celles de riches propriétaires dont Antonio Clara est le jeune héritier. Sous la pression presque maternelle de la gouvernante de la famille, il accepte d'épouser Camila (Leonor Baldaque au visage intriguant jusque dans les derniers plans), fille d'une famille aujourd'hui ruinée. Celle-ci accepte, bien qu'elle préfère José Luciano, dit Touro Azul, fils de la gouvernante Celsa et donc frère de cœur d'Antonio. Qui lui aime Vanessa (Leonor Silveira toujours superbe), femme trouble, tenancière de clubs et de maisons de passe et associée de José.
Le canevas, qui refuse de se réduire au traditionnel triangle amoureux, semble longuement hésiter sur la route à prendre. Ainsi, avant de choisir le roman noir, on aura flirté avec un surréalisme à la Buñuel, au cours d'un scène de dîner où toutes les rancœurs et les non-dits jaillissent au toasts de l'apéritif, pour disparaître dès le repas servi. Le vieil Oliveira semble s'amuser de voir le spectateur ne pas savoir sur quel pied danser (ou quel bras s'accouder).

Inspiré du Bijou de la Famille, roman de Agustina Bessa-Luis qu'il avait déjà adapté dans Inquiétude ou Party (et dont Leonor Baldaque est la petite fille), Manoel de Oliveira donne à ce texte un traitement radicalement moderne malgré les apparences. En choisissant, dans des plans souvent longs et très composés, de s'intéresser aux à-côté de l'action plutôt qu'à son centre, il sublime un procédé somme toute extrêmement classique. Voyage-t-on ? on verra les paysages à travers la fenêtre du train, suivis d'un plan muet et général du lieu d'arrivée. Une saison passe ? on assiste médusé à la cérémonie complète de fin des vendanges, réjouissances d'un autre âge perpétuées devant le propriétaire qui remercie symboliquement. Mais l'interprétation (la troupe habituelle qui, toute entière, mérite des louanges) et la caméra toujours agile de de Oliveira évitent à ces intérieurs, qu'il soient trop meublés ou curieusement épurés, de ressembler à une scène de théâtre. On pourrait faire la fine bouche et regretter l'insistance des références à Jeanne d'Arc qui explicitent un peu trop les comportements. Pour notre part, on mettra ça sur le compte de la jeunesse.

Grégoire.