Père, fils, de Alexandre Sokourov
sortie le 21.01.04

Alexandre Sokourov a, dans ses films de fictions tout du moins, les défauts du maniérisme qu'il s'efforce de poursuivre. On se souvient ainsi des premiers instants de Moloch, volume initial consacré à Hitler d'un ensemble, pour l'instant en sommeil, sur les hommes de pouvoir du XX° siècle. Sur les hauteurs brumeuses d'un nid d'aigle bavarois, une Eva Braun élancée éveillait son corps nu par quelques pas de gymnastique le long des remparts, à l'aplomb du vide. La beauté sidérante du spectacle qui nous rapprochait incommodément du soldat nazi l'observant à la jumelle obscurcissait paradoxalement la suite du film, entièrement nimbé d'une lumière verdâtre, et son discours sur la déchéance physique tant que morale du dictateur, et Taurus, qui s'intéressait deux ans plus tard à Staline, nous étouffait dans une même atmosphère d'aquarium sale. Et nous laissait l'impression que le discours de Sokourov n'est clair que dans son aspect réactionnaire.

Les même symptômes menacent Père, Fils, relation nébuleuse des rapports entre un jeune père, ancien pilote de l'armée, et son fils élève à l'académie militaire. Le film est d'une étrange beauté photographique, qui allie une image numérique plutôt froide à des éclairages très soignés et presque solaires, les visages se voyant au gré d'un frémissement, éclairés comme par une bougie de De la Tour.

On ne sait pas où l'on est, encore moins où l'on va. Comme dans le rêve qui obsède et effraie le fils, la ville est une perspective fausse, interminable oblique aux reflets méditerranéens. Juchés sur le toit qui leur sert de cour, père et fils se consacrent à leur amour tellement quotidien qu'il agit comme un filtre sur la réalité qu'ils n'observent que de loin, floutée comme à travers une radiographie.

Ainsi l'amour d'Alexeï pour une jeune fille bat-il de l'aile car pour puissant qu'il soit, il n'existe que dans la distance. Peut-on se regarder dans les yeux à travers une fenêtre, se réchauffer d'un balcon à l'autre ?
Si l'on n'a jamais prise sur la réalité, peut-être tout cela n'est-il qu'un rêve, que fantasme de deux amants dans l'étreinte, que délire de combattant avant l'assaut ? Dans un dernier plan superbe, la neige a recouvert la ville (on se croirait dans un contrechamp de l'Istanbul d'Uzak de Nuri Bilge Ceylan) et tout s'est apaisé. Mais notre soulagement est limité par le fait que l'on n'a jamais pu percevoir la nature de la menace qui planait sur les personnages.

Grégoire Dubost.