The Soul Of A Man, de Wim Wenders
sortie le 14.01.04

The Soul Of A Man est le premier des sept "voyages musicaux" que Martin Scorsese, producteur de la série The Blues et réalisateur de l'un des films, nous propose d'ici au mois de juillet. Une entreprise qui tente, via quelques noms prestigieux (outre Scorsese et Wenders, on retrouvera Mike Figgis et Clint Eastwood) de redonner au blues une visibilité en dehors des cercles érudits et des disquaires spécialisés. Le choix de Wim Wenders, encore fort de l'incroyable résurrection opérée par Buena Vista Social Club, son précédent documentaire sur la musique cubaine qui avait vu les mélodies de vieillards miséreux s'inviter dans toutes les fêtes branchées, s'imposait aisément en ouverture, puisque de l'accueil de son film dépendra en partie la distribution et le succès des autres contributions.

Comment "rajeunir" le blues, dont l'image est si fortement corrélée avec la condition des esclaves noirs du début du siècle ? Wenders tient d'emblée à s'éloigner des clichés boueux d'une musique essentiellement rurale (du moins jusqu'à l'explosion dans les années cinquante du Chicago blues), et entame son film sur des images spatiales. La voix qui parvient à nos oreilles est celle de Blind Willie Johnson (en réalité interprétée par Larry Fishburne), en fermée avec quelques autres dans la sonde Voyager, message humain envoyé à d'éventuels extra-terrestres. Difficile de savoir si ceux-ci seront sensibles aux craquements des enregistrements sur 78 tours, seuls témoignages de l'artiste.

L'absence totale de documents visuels sur la communauté noire des années trente oblige Wenders à contourner la difficulté : il confie à un acteur le rôle de Blind Willie Johnson (et plus tard celui de Skip James, second bluesman à qui il s'intéresse). Malheureusement, il s'obstine à donner à ses prises de vues un aspect d'archives, c'est à dire qu'outre le choix du noir et blanc, nombre de séquences sont spécialement travaillées : changement de la vitesse de prise de vue et accélération à la projection donnent l'aspect saccadé des premiers muets et l'image est parfois volontairement détériorée, floue sur les bords (comme prise par une ancienne caméra). Ces stratagèmes, dont l'intérêt reste à démontrer, cessent pourtant dès que Wenders représente les bluesmen dans l'exercice de leur art. Si l'on retrouve le même noir et blanc légèrement bleuté, les plans sont plus serrés, plus posés sur l'acteur qui mime le disque.

Rares sont pourtant les morceaux que l'on voit dans leur intégralité sous cette forme. Au son comme à l'image, les morceaux sont souvent enchaînés à leurs ré-interprétations par des artistes d'aujourd'hui, qu'ils soient spécialisés dans le blues (Bonnie Raitt) ou leurs héritiers (Beck, Nick Cave, Jon Spencer, Lou Reed). Les transitions sonores sont particulièrement soignées, c'est l'image qui endosse l'essentiel du changement. En couleur, elle sacrifie aux canons actuels du filmage "rock", et bien que la quasi-totalité de ces versions aient été enregistrées en studio, on y retrouve tout les tics des films de concerts : plans courts, changeant incessamment de point de vue, caméras penchées, etc.

Comment filmer la musique ? Qu'est ce qui importe dans la performance musicale ? Est-ce le chant, le travail de l'instrument ou tout simplement l'artiste tout entier, partagé entre ces tâches ? Si l'on cherche actuellement à capter simultanément toutes ces images, par le fait d'un montage rapide qui laisse toujours sur sa faim, il fut un temps où l'enregistrement de la musique était autre. La preuve est apportée lors du troisième chapitre du film, plus spécifiquement consacré à JB Lenoir. Bluesman de Chicago, il fait partir d'une autre génération que Johnson ou James, et son heure de gloire, qu'il n'a malheureusement pas connue, date des années soixante. Lenoir fait en effet partie de ces bluesman que le rock anglais (John Mayall, Cream) a fait connaître dans les années soixante à force de reprendre leurs compositions. JBLenoir est malheureusement accidentellement décédé en 1967, avant de voir sa notoriété dépasser les quelques clubs qui acceptaient de le faire jouer. La véritable surprise du film de Wenders, ce sont les extraits de différents films de JB Lenoir, tournés vers 1965 par un couple américano-suédois fan du musicien, impatient de le faire connaître au monde.

Dans la première série de ceux-ci, on peut admirer, en couleur, la flamboyance des costumes de scène de Lenoir. Celui-ci est debout devant la toile blanche d'un studio et, guitare en bandoulière, interprète plusieurs de ses morceaux. La prise de vue, en plan fixe et frontal, privilégie l'intégrité du musicien, représenté en pied, et refuse donc la scission la musique et celui qui l'exécute. Une position malheureusement détruite par le traitement de Wenders : La prise de son originale n'étant sans doute pas parfaite, on nous prévient que la chanson que l'on entend provient d'une prise différente. Alors que pour la première fois l'image ne trichait pas, impossible de nous fier à nos oreilles ! Et nous voilà encore plus fascinés par la seule trace qu'on nous offre de cet enregistrement "entier", la bande sonore optique qui court à la droite du cadre…

Quant au second film, encore plus étrange, il ne nous est pas non plus montré dans son intégrité. Réalisé par les deux même passionnés, il figure, en noir et blanc, le bluesman et ses amis dans un salon. Plein de regards-caméra et d'adresses au réalisateur, comprenant même parfois des chutes de pellicule une fois les éclairages coupés, le film prend par ces excès d'amateurisme une dimension bien plus vivante que toutes les reconstitutions léchées dont Wenders nous a abreuvé au début du film.

En sous-exploitant les document d'archive dont il semblait avoir si longtemps regretté l'absence, Wim Wenders dévoile trop tard le véritable centre de son film, à savoir la persistance du blues et de ses thèmes, entre les origines et aujourd'hui. Le film aurait sans doute gagné à se concentrer sur cet objectif, en privilégiant par exemple des versions complètes des morceaux réinterprétés et en ne réduisant pas les artistes d'aujourd'hui à des "copieurs" privés d'autre parole.

Grégoire Dubost.