Les Lionceaux, de Claire Doyon
sortie le 24.12.03

C'est sur une petite île presque déserte et battue par les vents que s'ébrouent les lionceaux. Délaissées par leurs parents qui ne s'activent que dans la pénombre de leur chambre à coucher, Clémentine et Olive meublent à leur guise leur ennui de grandes adolescentes : elles s'inventent des mondes, et des amoureux au téléphone. C'est donc presque paradoxalement par la mer qu'apparaît Gustave. Etrange jeune homme dépenaillé, sorti par un baiser de son écrin d'algues et de son inconscience. Ses lèvres vont élire celles d'Olive, aiguillonnant la jalousie de Clémentine qui perd une partenaire de jeux et ne gagne qu'une rivale.

C'est donc l'histoire d'un retournement, de la perversion d'un équilibre établi, dont les répercussions dépassent les simples fantasmes adolescents – et l'on pense a ce propos au Théorème de Pasolini : elles étaient deux sœurs à le découvrir; ils seront deux alors qu'elle restera seule. De cette opposition résulte la condition exclusivement binaire du film. Claire Doyon (dé)montre l'impossibilité du triangle par la systématisation de la figure du personnage qui s'immisce dans le cadre. Il n'est souvent qu'un visage derrière un voile ou une planche, mais voyeur, n'en est pas moins présent entre les deux corps qu'il observe.

Une opposition qui résonne avec celle de la soie des tunique et de la toile des filets. Menant au bout le parti du "et pourquoi pas ? ", la réalisatrice et ses collaborateurs créent un univers éloigné de tout réalisme. On est dans l'onirique, presque dans le chimérique. Les sœurs sont deux icônes, sensuelles comme les couleurs pures qu'elles portent, les parents des créatures nocturnes. Exubérance visuelle comme sentimentale, qui s'exprime en chansons que l'on imagine, comme les jeux, largement improvisées. Là encore, Claire Doyon prend nos attentes à rebrousse-poil : si les parents Robert et Néfertiti sont interprétés par deux personnalités pop (Dani et Jacno), ce sont les filles qui chantent et la seule musique du film est celle des cigales et du vent dans les arbres.

On ne saurait pourtant être complet sans évoquer ce qui constitue la limite du film, l'obstacle difficile que cache cette méthode de cinéma immergé où acteurs et équipe se trouvent en liberté dans des décors modifiés à l'envi. Une liberté qui se heurte à la mise en scène et sa recherche du plan comme entité esthétique complète. On est ainsi rapidement frustré de la répétition de la figure du "deux plus un" dans le cadre, dont l'équilibre précaire se révèle finalement bien harnaché, ou d'un décor (les arbres blancs) qui bride l'action en en limitant l'étendue. Peut-être Claire Doyon est-elle elle-même un lionceau, pleine de fougue mais pas encore totalement débarrassée de la maladresse de la jeunesse.

Grégoire Dubost.