Les Looney Tunes passent à l'action (Looney Tunes : Back In Action), de Joe Dante
Sortie le 10.12.03

Au cours d'une assemblée générale de la Warner, la vice-présidente du département Comédie, Kate Houghton, réussit à imposer ses vues à une multitude d'actionnaires anonymes et aux deux présidents, les célèbres Warner Bros : il faut se débarrasser de Daffy Duck. Motif : il n'est pas assez populaire, les sondages le prouvent ! Une situation qui n'est sans doute pas inconnue de Joe Dante, lui-même condamné par l'échec (relatif) de Small Soldiers à cinq années sans filmer.

Son retour est donc une excellente nouvelle, même à travers un film de commande pour lequel les contraintes ont sans doute été très fortes. Mais c'est une situation que Dante, formé à l'école de Roger Corman et sa New World Pictures puis devenu trublion officiel de l'entertainment hollywoodien, connaît bien et ne l'a jamais empêché de poursuivre son travail d'auteur (au sens "politique" du terme). En effet, toute l'œuvre de Joe Dante est gouvernée par une obsession, celle de rendre possible, le temps d'un film, ce qui ne l'est pas. Tous ses films sont basés sur l'incursion de l'irrationnel dans la réalité. De la matérialisation d'un rêve de gosse (Explorers, Gremlins) à celle d'un fantasme adolescent (Rock And Roll High School, Panique sur Florida Beach), jusqu'aux cauchemars d'adultes effrayés par le monde qui les entoure (Piranhas, The Second Civil War), son talent consiste à nous convaincre que cette fois, l'impossible est advenu.

Le voir s'atteler à un projet comme ce Looney Tunes n'est donc pas complètement une surprise. Moins qu'un nouvel exercice à la Roger Rabbit qui misait sur la cohabitation de personnages foncièrement hétérogènes, le film que Dante entreprend est celui de l'envahissement de notre réalité "photographique" par les Tunes. Une fois la brèche ouverte, plus rien ne les retient et ce n'est pas un hasard si la plus belle séquence du film est entièrement animée : dans un musée du Louvre aussi fantaisiste que le Paris qui l'entoure, Bugs Bunny et Daffy sont poursuivis par Elmer le chasseur, à la solde de leurs ennemis. Ils s'enfuient, de tableau en tableau, se métamorphosant au gré des mouvements picturaux qu'ils visitent, de Dali à Seurat en passant par Munch. Une preuve supplémentaire que Joe Dante se moque ouvertement du cahier des charges qui lui a été confié. On imagine assez difficilement l'adolescent américain goûter pleinement à cette scène, ou jubiler comme nous, cinéphile déviant, à la vue de ces seconds rôles qui ont toujours accompagné Dante : Dick Miller bien sûr, mais aussi Roger Corman en réalisateur vedette d'un prochain Batman, Mary Woronov en executive-Cruella, et bien d'autres (et une nouvelle occasion de pleurer la disparition de Paul Bartel). Si l'utilisation de multiples références est devenu un passage obligé du cinéma d'animation, la règle est ici complètement pervertie. Certes on assiste à l'hilarant remake de Psychose qui surgit, incongru et imparable, au coin d'un rideau, mais qui réussira à mettre un nom sur tous les monstres de série B qui peuplent le laboratoire secret de l'Area 52 où atterrissent nos héros ?

Alors que les Tunes entraînent le scénario à leur suite, au rythme dément qu'ils ont l'habitude de soutenir, Hollywood, ses codes et ses pratiques sont malmenés. Face à des créatures malléables à souhait, capables de disparaître du cadre pour, à peine quelques photogrammes plus loin, le réinvestir à un tout autre endroit, les acteurs s'épuisent rapidement. Seul Steve Martin, en tant que président maniaque de l'ACME Co. (la multinationale du Mal qui entre autres fournit ses armes à Will le Coyote) réussit à les concurrencer dans le domaine du burlesque. Ce qui n'est guère étonnant, puisque c'est lui le perturbateur suprême, le fomenteur du complot qui dérègle tout et laisse la mécanique trop huilée des studios, représentée par Kate, complètement inactive, sauf lorsqu'il s'agit de justifier la publicité souterraine : l'apparition en plein désert d'un Wal-Mart n'es ainsi pas censée étonner quiconque.

Entre toutes ces œillades qui flattent notre vécu cinéphile et l'acuité toujours tranchante de son travail de sape, difficile de rejeter ce film mineur mais jouissif, épuisant et compulsif.

Grégoire Dubost.