| Innocents
(The Dreamers), de Bernardo Bertolucci
sortie le 10.12.03 Il y a deux films dans The Dreamers. En cela, Bertolucci colle à l'évidence, car il y a toujours deux films : celui que l'on voit et celui dont on se souvient. Théo (Louis Garrel) et Isabelle (Eva Green), frère et sœur cinéphiles acharnés le savent bien, eux dont le passe-temps favori est de retrouver le titre des films dont ils se miment leur scène fétiche. Adeptes sans doute de la politique des auteurs, ils n'oublient d'ailleurs ni le réalisateur, ni l'année de sortie. Nous sommes au début de l'année 1968 et le gouvernement vient de limoger Henri Langlois de "sa" cinémathèque. Devant les grilles du Palais de Chaillot, sous l'œil des CRS, on murmure, on vitupère. C'est le jour qu'Isabelle, promue Passionaria de celluloïd, choisit pour jeter son dévolu sur Matthew (Michael Pitt). Lui aussi spectateur assidu, mais resté jusqu'à présent en dehors des groupes constitués , c'est un jeune américain venu apprendre la vie, et donc le cinéma, à Paris. Et bien qu'il préfère Keaton à Chaplin, les jumeaux l'adoptent vite, au point de l'accueillir dans l'immense appartement que leurs parents, partis en vacances, leur laissent. Le premier de ces films est un hommage à une époque, à une génération pour qui le cinéma pouvait encore tout représenter. Alternant plans originaux, archives et citations, il présente l'énergie jouissive de la jeunesse. Car Isabelle, Théo et Matthew sont encore trois enfants qui jouent à être adulte, qui projettent leurs pulsions sur ces images dont ils se nourrissent et que, toujours au premier rang, ils veulent être les premier à (rece)voir. Difficile de ne pas les suivre, de ne pas goûter une fois encore au plaisir d'un nouveau record du Louvre (Bande à Part – 1964) ou d'apercevoir, derrière les traits d'Eva Green, ceux de Greta Garbo quittant la chambre de son amant (La Reine Christine - 1934). Pourtant, au fur et à mesure que les trois se lient, leurs jeux perdent de l'innocence. Dès lors, la cinéphilie, véritable plaisir de branleur, va disparaître au profit d'autres transgressions, celles de la drogue et du sexe. Matthew commence par s'interroger sur les étranges liens qui lient les deux jumeaux. "Siamois" selon Théo – est-ce là l'explication de leur tache de naissance, signe phallique qu'ils portent tous deux sur l'épaule ? Puis il se trouve pris dans leurs désirs. Il est devenu le passeur que Théo et Isabelle attendaient, celui par qui ils vont grandir, devenir enfin adultes. La rupture ne pourra être que violente, froide et dure comme du carrelage. On entre alors dans le deuxième film. Celui-ci se joue en huis-clos, dans l'appartement. Celui-ci est une chambre close, un camp retranché – Théo devra se glisser jusque dans la cour pour trouver de la nourriture - loin des rumeurs de la rue, loin du danger des salles obscures. Le seul jeu, la dernière référence n'est pas cinéphile, mais artistique, lorsque Isabelle se métamorphose en Vénus de Milo. Cette apparition, aussi sublime que l'est l'authentique, sauve à elle seule cette seconde partie, qui sinon recycle mal l'atmosphère déjà moite du Dernier Tango à Paris. A l'innocence s'est substituée la toute-puissance du metteur en scène, chacun cherchant à contrôler ces deux camarades, pour contempler leur image dans les nombreux miroirs qui parsèment l'appartement. Dieu, n'est ni Clapton, défendu par Théo, ni Hendrix, le favori de Matthew. Dieu est celui qui tire les ficelles et qui, de derrière l'œilleton de la caméra ou celui de la longue-vue, se repaît du spectacle. Même s'il sait qu'une fois la porte franchie, une fois rejointe la foule, il perdra de vue, après un ultime sursaut, ses personnages. Chacun se dirigeant vers un futur plus calme, avec moins de rêves, moins de cinéma. |