| Histoire
de Marie et Julien, de Jacques Rivette
sortie le 12.11.03 Histoire de Marie et Julien est un film fantôme, la réminiscence d'un projet abandonné il y a vingt-cinq ans au tout début du tournage de ce qui aurait dû être l'une des quatre Filles de Feu, une sœur de Duelle et Noroît. La situation n'est sans doute pas unique, le fait de reprendre, de retravailler un œuvre a toujours été un ferment créatif. La coïncidence est pourtant troublante : Marie et Julien est une histoire de revenants. De revenante, plutôt. Julien (Jerzy Radziwilowicz) a rencontré Marie (Emmanuelle Béart) il y a un an. Un peu plus sans doute. A une soirée chez un ami commun. Il en tombe immédiatement amoureux. La preuve, assoupi dans un bar, il rêve d'elle. Un rêve récurrent, peut-être, qui le hante depuis cette nuit-là. On préfère croire qu'il l'avait presque oubliée. Que le rêve s'avère révélation : en sortant, il tombe sur elle. Elle est pressée, lui aussi. Ils prennent rendez-vous. Julien a la quarantaine, l'aspect un peu rustre. Il habite une grande maison, seul avec son chat Nevermore et le souvenir d'une femme. Et comme il le dit, il ne rit jamais. Le jour, il est horloger, travaille le temps au corps, le démonte pour le remettre d'aplomb, à l'oreille. La nuit, il fait chanter une riche et belle femme, Madame X. (Anne Brochet). Julien est un homme du silence. Juste retrouvée, Marie disparaît aussitôt. Elle est aussi vive, insaisissable qu'elle est belle. Lors de leur première rencontre, elle était avec un jeune homme. Ils formaient selon tous les témoignages "un couple parfait", mais de lui on ne saura rien. Il a disparu. Elle semble avoir hérité de cette habitude. Bientôt, Marie investit la maison de Julien. On connaît le goût de Rivette pour les grandes maisons presque vides, un peu délabrées, qu'il aime explorer pour faire de chaque recoin un décor, comme dans La Bande des Quatre ou Haut Bas Fragile. Ce plaisir passe ici par le personnage de Marie. "Metteuse en scène", elle s'enferme des journées durant dans une chambre à l'étage. Elle déplace des meubles, s'approprie les lieux, crée son propre décor. Pour Julien, qui travaille en bas, la présence de Marie, sa vie, c'est le son, les bruits qu'elle provoque. Et si ces bruits, elle les accentuait à dessein ? Ses pieds nus qui martèlent les marches, l'eau qui coule en trombe dans la baignoire. La radio qui hurle. Quand le sang ne s'épanche plus, le son, car il est souffle, est le dernier signe de vie. La beauté du film ce Rivette réside, comme dans tout bon mélodrame, dans son histoire d'amour, fou et impossible. Sans beaucoup plus qu'un simple carton, on passe de "Julien" à "Julien et Marie". Deux. Presque indissociables. Ensemble, ils se regardent, se racontent. Se dévoilent lors d'incroyables scènes intimes. Dans La Belle Noiseuse, Emmanuelle Béart avait avancé son corps. Celui de Marie, celui de Julien, sont aujourd'hui plus nus, plus beaux que jamais, au cours de splendides scènes de discours charnel. Aux sons se superpose la parole. Une parole qui explicite mais ne résout pas. Au fur et à mesure que Marie prend l'ascendant sur Julien (sections "Marie et Julien" puis "Marie" seule), le mystère qui l'entoure se précise et s'épaissit. Seule Madame X., qui l'a avec grande intuition surnommée "l'autre personne", partage avec Marie la connaissance d'une altérité que Julien ne soupçonne pas encore, et qu'il pourrait en un instant, sur un seul geste, perdre à jamais. La grandeur du cinéma de Jacques Rivette, c'est qu'il réussit, sur une thématique aujourd'hui bien galvaudée, à garder l'élégance de son style et la puissance des sentiments. Dommage que cette rigueur qui l'anime pendant presque tout le film s'écroule dans les trois dernières minutes. |