De guerre lasses, de Laurent Bécue-Renard
sortie le 29.10.03

Que reste-t-il de la guerre, une fois que le conflit s'est éteint, que les caméras se sont éloignées ? Les décombres, parfois les charniers. les traces qui intéressent Laurent Bécue-Renard ne sont pas celles-ci, mais celles qui perdurent, invisible, au plus profond des victimes. Responsable, durant la dernière année de la guerre, du magazine Sarajevo OnLine, il est reparti deux ans plus tard à Tuzla pour tourner ce documentaire dans un centre de psychothérapie qui accueille, pour une année, une quinzaine de familles.

De demi-familles, plutôt, puisque ce ne sont que les femmes, accompagnées de leurs enfants, qui viennent essayer de réapprendre à vivre sans leur mari, sans leurs cousins, tous ces proches disparus, souvent assassinés sous leurs yeux. Au fil des saisons qui rythment de façon assez naturelle le processus de guérison, se détache la figure de trois d'entre elles, celles de Sedina, de Jasmina et de Senada. Laurent Bécue-Renard les a choisies au cours de la thérapie - mais peut-être se sont-elles choisies elles-même - car leurs progrès paraissaient encourageants.

Grâce à la caméra DV, le réalisateur a pu, outre les scènes de vie commune, enregistrer des heures d'entretiens, tête-à-tête entre les femmes et leur thérapeute Fika. Celle-ci se présente comme un double du documentariste : quasiment toujours absente de l'image, ou juste une ombre en amorce, elle mène seule le débat et aucune voix-off ne la relaie, ni n'explique. L'intervention de Bécue-Renard se réduit à la présence de la caméra, préalablement acceptée par toutes, et quelques changements de cadre. Quasi huis-clos à l'intérieur du centre, le film s'ouvre dans sa dernière partie, qui voit la fin de la thérapie et le retour, autant attendu que craint, des femmes "chez elles".

Documentaire sensible, De guerre lasses n'en pose pas moins la question de la frontière entre "le cinéma" qui mérite d'être montré en salles, et "l'œuvre audiovisuelle" de qualité, dont on croit que sa place est le petit écran.

Grégoire Dubost.