Tiresia, de Bertrand Bonello
sortie le 15.10.03

Au spectateur pressé, avide de cinéma à digestion rapide, on déconseillera fortement Tiresia. En effet, le troisième film de Bertrand Bonello, présenté en sélection officielle au dernier Festival de Cannes, recèle des saveurs capiteuses d'un vin de longue garde. Il a la puissance de la lave en fusion et le mystère d'un visage de femme, et réussit à faire vivre, dans la collure entre ces deux images, tout ce qui les sépare.

Terranova (Laurent Lucas) est un esthète, un poète pour qui le faux est bien plus beau, moins vulgaire que le vrai. Il se promène, la nuit venue, dans son jardin de roses, le long des allées du Bois de Boulogne, contemplant les superbes fleurs qui les bordent, sans se risque à approcher de leurs vénéneuses épines. Jusqu'à ce qu'il trouve en Tiresia (Clara Choveaux) l'idéal de son esprit malade, un corps sur-sexué qui exhale d'un souffle le parfum d'une chanson brésilienne. Corps qu'il kidnappe, non pour une satisfaction sexuelle, mais pour jouir encore et encore de la pleine beauté du transsexuel. Mais comme fanent les roses, Tiresia perd peu à peu son aura. Insupportable spectacle de la déchéance de la beauté, auquel Terranova, effaré, met fin en crevant violemment les yeux de Tiresia qu'il abandonne dans la forêt.

Redevenu masculin - et désormais interprété par Thiago Teles - Tiresia est recueilli par Anna, jeune fille mutique qui prend soin de lui. Mais en perdant la vue, il a aussi été frappé par un don, celui de sa-voir le futur de ceux qu'il côtoie. Prisonnier d'une prescience qui l'enlève à lui-même, il devient un oracle dont la renommée dépasse rapidement l'étendue du village. Le Père François, prêtre de la paroisse interprété à nouveau par Laurent Lucas, voit en lui un écho à ses interrogations spirituelles.

Essentiellement nocturne, la première partie surprend, et incommodera sans doute. Il faut, comme Terranova, se laisser guider vers les sous-bois, en suivant cette mélopée murmurée, et ne pas se focaliser sur la photo parfaite (la lumière qui découpe et magnifie) ou le son détaché (celui de la voix off comme ces éclats de paroles saisis au vol), qui nous donnent les sensations que seul l'apaisement de la seconde partie, suite et miroir de la première, nous permettra d'interpréter. La simplicité pastorale des plans accompagnent les interprétations délicates de tous les personnages, même secondaires. Lou Castel est (comme toujours) impeccable en père d'Anna, les visiteurs de Tiresia souvent troublants.

Au-delà de la performance qu'il pourrait constituer, le double-dédoublement du casting (deux acteurs pour un rôle, comme dans l'Obscur objet du Désir de Buñuel, et deux rôles qui se répondent pour Laurent Lucas) est essentiel à l'œuvre de Bertrand Bonello, en l'éloignant du sordide et en l'élevant au niveau de sensitif, voire du spirituel. Tel le Balthazar de Bresson, il évite tout écueil voyeuriste et fait de Tiresia un monstre et un prophète. Que Bertrand Bonello nous pardonne la pesante comparaison, car on sait qu'il a toutes les armes pour continuer à la dépasser.

Grégoire Dubost.