Ken Park, de Larry Clark & Ed Lachman
sortie le 08.10.03

Ken Park est le nouveau film de Larry Clark, ancien photographe des étreintres et pulsions adolescente, qui poursuit, depuis Kids, ce travail au cinéma.
Ci-dessous se trouvent, presque pêle-mêle, quelques notes jetées en pâture à nos réflexions. Elles n'embrassent que parties du film, celles qui m'ont parues simultanément intéressantes et accessibles.
Je déconseille leur lecture avant la vision du film.

1- Le corps qui fuit.

On avait déjà remarqué chez Larry Clark sa propension à ne considérer, derrière ses personnages, que leur présence en tant que "corps", soulignée par ses nombreux recadrages sur les parties du corps, les membres, etc. Dans Ken Park les corps ne s'accomplissent que dans la perte et la dissémination de leurs fluides, leur présence et leur écoulement étant le finalité même d'une grande majorité de séquences. L'énumération de celles-ci, pour fastidieuse qu'elle soit, est impressionnante : sperme, sang, salive, mais aussi urine, cyprine, larmes, morve, voire, en promesse d'un écoulement, donc d'un accomplissement futur, le bébé à naître.
Même les objets s'y mettent, en témoigne ce robinet qui fuit, que Tate ferme dans la salle de bain, avant de se masturber. La scène finit, après un panoramique descendant sur son sexe duquel la semence cesse de couler, par le black-out de son visage, une entrée dans le néant, provoqué par sa strangulation érotique, qui annonce la séquence prochaine qui elle, s'ouvrira sur ce même visage maculé du sang de son double meurtre.
Enfin, Ken Park , le personnage, dont on apprend en épilogue qu'il avait mis sa copine enceinte, évènement dont on ne sait s'il apparaît comme une explication de son geste inaugural, qu'on ne peut pourtant interpréter comme "une fuite" lui permettant a son tour de mettre en scène la dispersion, sonore et brutale, de son être.


2- Un (petit) décadrage vers l'âge adulte

Si l'on excepte son film le plus hollywoodien Another Day In Paradise, Larry Clark a toujours filmé les adolescent et leurs vies (le pluriel se justifie autant par la disparité de celles ci entre les ados eux même, que par leur nécessaire dichotomie entre leur "façade" familiale et les rapports qu'ils ont entre eux seuls et que Larry Clark ne cesse de vouloir capter.
Pour la première fois, les adultes (c'est-à-dire les parents des ados) sont présents à part entière dans ses films, c'est a dire qu'ils n'apparaissent pas seulement en confrontation avec ceux ci (même si ces
scènes restent le part principale du film, cf. ci dessous). On peut ainsi dénombrer trois, voire quatre couples, qui apparaissent seuls, toujours avant "la fin" de leur fil dramatique :
-Les parents de Claude, boivent devant le Jerry Springer Show
-les grands parents de Tate jouent au tennis
-le retour de Bob en avance à la maison où il retrouve Sharon
et également la visite du père de Peaches à la tombe de sa femme.
Cette dernière séquence est la seule dont on sait, par le montage, qu'elle précède le drame, mais les autres n'y échapperont pas, excepté Sharon et Bob (temporairement ?) sauvés par la présence de la petite sœur d'Hannah dans le champ.


3- L'oubli qui sauve

Dans une scène, un jeune de passage prétend que les parents, s'ils sont majoritairement "chiants", restent nécessaires, ce que le film ne cesse de contredire. Les adultes se comportent exactement comme leurs enfants, sans en avoir leurs excuses. ils sont tout aussi perdus, et dépassés par leurs responsabilités. c'est cette perpétuelle noirceur et la dialectique toujours négative de Larry Clark qui m'empêche de pleinement apprécier ses films. Pourquoi un dernier plan sur la femme qui ronfle ?
Les actes du père de Claude qui couche (ou essaie de) avec son fils, ou du père de Peaches qui fait rigoureusement de même en s'aveuglant d'excuses, sont évidemment à mettre en parallèle de la partie à trois, seul moment de calme, où le discours peut se détacher des images, et où peut s'installer un regard rétrospectif, qui nous fait remarquer que finalement, la temporalité de l'ensemble du film est essentiellement floue. (on avait également un retour grâce à la voix off à la fin de l'épisode Tate, mais associée à un ralenti pluvieux, il n'est pas très heureux).
Sur la route vers l'age adulte, de laquelle Tate et Ken sont sortis en tête-à-queue, cet épisode rasséréné ne présente malheureusement pas une arrivée, sans doute juste une étape. Puisque les drogues et le sexe n'en sont pas la cause, par quoi Larry Clark veut il expliquer le passage de l'adolescence digne au pathétique âge adulte ? Et si la clé, dont on n'entr'aperçoit que le tintement, c'était tout simplement l'oubli ?

Grégoire Dubost.