Blind Shaft, de Li Yang,
sortie le 01.10.03

On assiste depuis quelques années à l'émergence d'un cinéma chinois continental (en opposition à ceux de Taiwan et Hong-Kong) véritablement indépendant, c'est-à-dire non soumis au contrôles du pouvoir politique et de sa toujours active censure. Après la découverte de Jia Zhang-Ke (Unknown Pleasures) et de sa bande (dont Yu Lik-Wai), voici Li Yang, qui, venu du documentaire, est lui aussi bien loin de ce que représente aujourd'hui le très officiel Zhang Yimou. Venu du documentaire, il réalise là un premier film de fiction, précédé d'une flatteuse rumeur festivalière (Berlin, Deauville), qui a été tourné sans autorisations, autant dire dans l'illégalité la plus complète.

Trois hommes, parmi beaucoup d'autres, se préparent. Dernière cigarette, et les voilà installés sur un ascenseur, qui nous emmène, le long d'un impressionnant travelling vertical, au fond d'une mine de charbon. Le travail est dur, la lumière faible. Au gré d'un petite pause, un homme demande à son frère s'il ne regrette pas "le pays", puis le trucide au piolet. Bientôt aidé de son compère, ils font ensuite s'écrouler une galerie sur le corps du malheureux, et remontent prévenir de l'accident. Dix minutes de film à peine, et l'on est complètement perdu, surpris par ce brutal saut vers la fiction d'un film qui gardait jusqu'ici un fort aspect de documentaire social.

Nos deux assassins n'en sont pas à leur coup d'essai, et ils vivent de leur combine qui consiste à extorquer à des patrons de mines illégales comme il en existe semble-t-il des centaines en Chine, de forte sommes en échange de leur chagrin de la perte d'un "proche" qu'ils avaient rencontré quelques jours plus tôt.
On a pourtant du mal à rejeter en bloc ces deux comparses qui, avant d'aller boire en compagnie de jeunes putes, envoient l'essentiel de leurs gains par mandat à leur femme, pour l'éducation des enfants. Cette dualité de comportement fait écho à celle de la Chine qui garde du communisme la misère et la peur de l'autorité, mais c'est vite adaptée à l'exploitation sans pitié de l'homme par l'homme.

Cette dualité est le ressort de la partie principale du film, qui lie plus qu'elle n'oppose nos héros avec Yang, un adolescent venu chercher du travail pour pouvoir finir ses études. A partir de ce moment là, le film délaisse un peu ses aspects de thriller, et embrasse ceux du film d'apprentissage. Devant l'imminence d'un dénouement annoncé, Li Yang passe plus de temps sur les à-côtés de l'action, sur la vie de ces mineurs désœuvrés, et celle des petites villes perdues en plein désert. Un beau film qui, et c'est remarquable, n'a pas pris le raccourci de la DV, même si le cadre semble parfois hésitant.


Grégoire Dubost.