Gangs of New York, de Martin Scorsese
sortie le 08.01.03

Dans Gangs of New York, Scorsese évite étrangement la caricature d'une civilisation américaine qui émergerait à partir du fumier, c'est-à-dire toute une réflexion pesante sur l'immixtion de l'histoire dans l'Histoire, l'importance de l'énergie de certains protagonistes, quelque soit leur moralité, la violence et la bassesse qui président aux origines…
Toutes ces choses sont pourtant bel et bien représentées, et même de manière paroxystique : certains combats de rue par leur barbarie un peu benoîte et leur sauvagerie "couleur locale" auraient ainsi plus à voir avec tel film d'heroic- fantasy.
Non, si tous ces éléments désignés comme fondateurs ont été convoqués, c'est pour mieux les nier. On a beau chercher, aucun parti dans le film ne présente un ferment d'avenir : l'Irlandais revanchard à la vendetta sans âge, le Native esclavagiste, le sénateur véreux, les cuirassés fédéraux et aveugles ou la voleuse dont le ventre balafré rappelle qu'on y a extirpé un fœtus sont arc-boutés sur le passé ou sur un non-présent. Tous : les voyous, les institutionnels, les militaires, au mieux entrent à reculons dans une époque qu'ils ne veulent pas (personne ne la fabrique donc personne ne la souhaite !) et qui les broient. D'où la confusion extrême qui règne en fin de film sur l'issue et même le bien-fondé du combat : pour Scorsese, si l'Amérique s'est constituée, ce n'est certainement pas ce jour-là.
Cette vision nihiliste n'est pas spécialement déroutante chez Scorsese, c'est plutôt le cadre qui s'y prête mal. A cette sensation désagréable d'inanité s'ajoutent une mollesse de style, des tics et des facilités accordées qui noient l'ensemble dans une mare de sang et d'ennui.
De façon anecdotique, il est assez curieux, et symptomatique, de comparer deux des apparitions de Scorsese dans ses propres films. Dans Taxi Driver, il apparaît en vengeur fou, possédé du désir de participer à la grand-messe de violence fanatique qui se déroule autour de lui. Dans Gangs of New York au contraire, c'est un bourgeois civilisé, un père de famille, barricadé en ses beaux quartiers et victime malgré tout de la rapine d'un peuple miséreux et agressif.
Gangs of New York se retrouve comme le dépositaire de cette évolution : il est à la fois plus haut et moins fort.

Fabien Caroulle.