Vendredi 23 mai : ça sent le sapin

C'est aujourd'hui notre dernier jour de festival, et tout porte à croire que nous ne sommes pas les seuls. Au marché du film, les stands se remballent, et les allées sont vides. Parfois, on croise un cocktail de départ… Du coup, il est presque plus difficile d'obtenir des invitations qu'hier, mais Alexander Sokurov, bien qu'un des habitués du festival tant décrié par la presse professionnelle anglo-saxonne cette année, n'a jamais été très couru : on se souvient avec appréhension de la séance de Moloch dont la brutale interruption occasionnée par une cassure de copie, avait provoqué, outre notre réveil en sursaut, le départ d'une bonne moitié de l'auditorium Louis Lumière.

Le syndrome ne se reproduira pas aujourd'hui, mais on n'évitera pas non plus les quelques absences que le copieux petit déjeuner que nous avions pris ne pourra que réduire. Père et Fils est un objet singulier : une histoire d'amour filial, toujours à la limite du désir homosexuel, transposée sur les toits d'une ville fantôme (Lisbonne). Si les dialogues restent obscurs, l'image qui recherche la picturalité et le son sont très travaillés. Malheureusement, l'image vidéo numérique, aux tons mornes et à la netteté jamais parfaite, ainsi que les plans anamorphosés, nuisent à la beauté de l'ensemble. Comme pour Moloch, une seconde vision, dans des circonstances plus calmes, devrait s'avérer bénéfique.

On finira cette année par la projection du nouveau film de Clint Eastwood, Mystic River, à la fois très attendu et presque craint tant Créances de Sang, son dernier film, nous avait déçu. Trois gamins jouent dans une rue de Boston. Ils gravent leur prénom pour célébrer leur amitié dans une dalle de béton fraîchement coulée, quand surgit une voiture. Un homme les tance, puis fait monter Dave à l'arrière. Sait-il déjà qu'il vient de perdre son enfance ? Le spectateur, lui, est terrorisé. Bien que le scénario, qui fait se retrouver bien des années plus tard Dave (Tim Robbins), Jimmy Markum (Sean Penn) devenu petite frappe et le désormais inspecteur de police Sean Devine (Kevin Bacon), pour une ultime confrontation, aussi pleine d'émotion et de violence que le sont les jeux de gosses, soit assez grossier, ou que le jeu parfois trop insistant des personnages nous agace, on tient là un grand film hollywoodien.

Qu'importe si le film est qualifié d'indépendant par la presse US sous prétexte qu'il n'ait été financé qu'en partie par une major : c'est une réussite qui nous laisse d'autant plus plombé qu'il nous faut bientôt prendre le train. Saluer la sécu (histoire de garder de bonnes relations…), remercier la gentille vendeuse du Monde dont le "Alors, adieu !" résonne encore sur le quai de la gare. Cinq heures plus tard, c'est Paris, le ciel gris, les gens qui ne sont pas tous beaux... il va falloir s'y refaire.

Grégoire Dubost.