Le professeur Alain Patel, chirurgien orthopédique de renom,
est président du Festival du Film Asiatique de Deauville.

Comment est né le festival du film asiatique ?
Le festival est né de l'initiative de trois fous d'Asie : Michel Deverge, diplomate qui a passé 25 ans de sa vie en Asie, Paul Gianoli, patron de presse et moi-même. A l'origine nous souhaitions faire connaître le cinéma asiatique en France, mais aussi créer un événement culturel qui montre la diversité du cinéma dans tous les pays d'Asie. Les français ont parfois tendance à prendre tous les asiatiques pour des chinois ! Il s'agissait de montrer que des pays comme la Corée ou le Japon développent chacun un cinéma riche et varié, et de faire apprécier la culture de ces pays et la qualité de ces cinémas.

Le Festival du Film asiatique est né sous la forme juridique d'une association. En décembre 1998, nous nous sommes lancés sans argent, avec la bienveillance de Deauville et la participation de quelques passionnés. Dès mars 1999, nous avons pu monter la première édition du Festival. Il a réuni 12 000 spectateurs et a obtenu de très bon échos dans la presse française et asiatique. Nous étions partis à la découverte des cinémas coréen et indien, avec notamment un hommage à Shin Sang-ok, réalisateur coréen. Le choix du mois de mars était une gageure : en effet il s'agit d'une période creuse pour le tourisme à Deauville.
La réaction du milieu du cinéma français fut mitigée : les professionnels se demandaient certainement ce que le chirurgien Alain Patel venait faire dans le cinéma ! Mais Michel et moi connaissions parfaitement l'Asie, et Paul évoluait depuis longtemps dans le milieu des media. La forte capacité hôtelière de Deauville était un atout supplémentaire.

Comment le Festival a-t-il acquis la renommée dont il jouit aujourd'hui ?
Nous avons profité de la sortie de grands films asiatiques, entre autres In the mood for love. Ce fut un tremplin très efficace pour le festival. Pour la seconde édition, la jeune actrice taïwanaise Shu Qi (Millenium Mambo) était notre invitée. Elle était déjà très connue en Asie à l'époque. Sa venue a fait un tabac dans la presse asiatique ! A seulement 24 ans, elle avait tourné dans 35 films. A partir de la deuxième édition, nous avons eu la chance d'être rejoints par un jeune passionné de cinéma asiatique, Jeremy Segay. Il avait vécu auparavant à Hong-Kong et au Japon. Jeremy a choisi de commencer l'aventure du cinéma asiatique avec nous. Nous avions lors très peu de moyens. Jeremy demeure aujourd'hui le seul salarié permanent. Il est le programmateur du festival. Il connaît tous les réalisateurs, acteurs, actrices, managers actifs aujourd'hui. Actuellement nous continuons notre activité avec une structure ultra-légère, toujours sous le statut d'association loi 1901 : nous employons des intermittents du spectacle au moment du festival, et nous louons les installations à Deauville.

Comment le Festival de Deauville peut-il attirer les cinéastes asiatiques ?
La vague brillante des cinéastes asiatiques des années 1970 n'a pas été suivie dans les années 80, qui n'ont pas été très riches en termes de créativité. Aujourd'hui des jeunes metteurs en scène veulent de nouveau créer des œuvres fortes. La sélection de leurs films dans des festivals étrangers est un vecteur majeur de reconnaissance dans leur pays.

Comment se passe la sélection des films pour le Festival ?
Nous réunissons les films grâce à tous les contacts que nous avons liés en Asie, et grâce à notre participation aux festivals de cinéma de Pusan, et de Taipei. Pusan est un festival international, dont la sélection asiatique est la plus importante au monde. Le festival de Taipei réunit les cinémas de Chine, Hong Kong et Taiwan. Par ailleurs, nous savons par un certain nombre de têtes chercheuses ce qui se prépare dans chaque pays. Dès que nous avons une piste sérieuse, nous essayons d'obtenir des copies vidéo ou DVD. Puis nous le visionnons sur grand écran. A Pusan nous avons le bonheur de voir directement les films sur grand écran, ce qui donne l'avantage de se faire une opinion plus définitive.

Les différents pays apportent-ils leur soutien au Festival ?
Notre démarche est appuyée par les ambassadeurs des pays asiatiques en France : ils sont venus me trouver un jour et m'ont exprimé leur reconnaissance et leur souhait de collaborer à notre initiative. Depuis, un déjeuner des ambassadeurs est organisé tous les ans à Deauville. Mise à part cette année, où l'ambassadeur de Chine ne s'est pas rendu à Deauville pour des raisons diplomatiques, le déjeuner des ambassadeurs réunit tous les ans les représentants de l'Asie. Leur présence a légitimé et promu le festival.

Comment obtenez vous les copies ?
En Asie, il n'y a pas de gros distributeurs, mais de nombreuses petites entreprises de distribution. Ainsi nous avons pu échapper à la domination d'une " major ". Cependant il nous arrive de manquer un film, faute d'avoir pu en obtenir une copie. Cette année, ce problème est survenu pour le film Shaolin Soccer (Hong-Kong), dont les droits Europe avaient été achetés par Miramax. Les distributeurs américains n'acquièrent généralement que les droits sur les Etats-Unis. Nous n'avons pas réussi à obtenir Shaolin Soccer car Miramax voulait faire des coupes. C'est évidemment dommage pour le film, qui aurait bénéficié d'une forte promotion après une sélection à Deauville.
Columbia, qui l'année dernière avait donné à Deauville Time and Tide, a obtenu en contrepartie une bonne publicité.

Les distributeurs européens peuvent-ils acheter les films à Deauville ?
L'année dernière, cinq films ont été vendus à Deauville. En 2002 il y en aura eu trois, dont Failan, qui a obtenu le Lotus d'Or du Meilleur Film. Il devrait sortir en octobre dans les salles françaises. Failan nous a immédiatement intéressés car le casting réunissait une célèbre actrice de Hong-Kong (Cécilia Cheung), et Choi Min-Shik, très connu en Corée. De même, le coréen Musa le Guerrier, film d'ouverture de cette année, est représentatif de "l'inter-régionalisation" du cinéma asiatique. Un réalisateur coréen peut aujourd'hui choisir des acteurs japonais, chinois… Certes, il y a derrière ce choix une arrière-pensée mercantile qui vise à la conquête des marchés régionaux. Cependant, les cinéastes connaissent les limites de cette tendance : il arrive que des grosses productions "inter-Asie" au casting éblouissant connaissent des échecs terribles.

Qui fait la sélection des films en compétition ?
Le travail est réparti entre Jérémy Segay, Michel Deverge, Gérard Delorme, rédacteur en chef du Magazine Première et expert en cinéma japonais et chinois, et moi-même.

Est-ce Gérard Delorme qui a trouvé Patlabor, manga sélectionné en 2002 ?
Non, c'est Jérémy. De même c'est lui qui a découvert Métropolis, que nous avons projeté en Première mondiale. Nous avons raté Millénium Princess, dessin animé japonais un peu à la façon Hergé, à cause du refus d'un distributeur américain. Je l'avais vu à Pusan. Elisabeth Quin participe aussi à la sélection. La liste définitive doit être bouclée pour le 15 janvier. Dès le mois d'octobre, on connaît les films phares de la sélection. Bien sûr, les cinéastes espèrent tous une sélection au Festival de Cannes, qui constitue une prestigieuse carte de visite. Le Festival de Berlin en février sélectionne également des films asiatiques. Ainsi l'année dernière, l'Ours d'Argent a été décerné à The Road Home, de Zhang Yimou, avec Zhang Ziyi. Nous avions vu le film également, mais ne l'avions pas trouvé bon.

Quels ont été, au cours de ces années, vos films préférés ?
J'ai beaucoup aimé Earth de Deepa Mehta, avec la merveilleuse Nandita Das. Nous avons programmé Earth lors de la première édition du Festival. Deepa Mehta est indienne, elle vit aujourd'hui au Canada. A l'origine Earth devait faire partie d'une trilogie sur les mœurs indiens. Deepa les a tournés malgré la réprobation des religieux indiens. Fire, second volet de la trilogie, a été tourné en 1998. La réalisation du dernier volet, Water, a malheureusement été empêchée par l'opposition des mouvements religieux intégristes indiens.

L'hommage a Shin Sang-ok a été aussi l'un des grands moments du festival, avec notamment l'Angelus, film superbe sur des sourds muets. J'ai également beaucoup aimé le film d'espionnage coréen Shiri, de Kang Je-Gyu, ou encore Le roi et l'éléphant blanc, du thaï Pridi Phanomyong tourné en 1940. Nous avions fait venir la copie des Etats Unis ! Puis nous avons obtenu les fonds pour l'élargir en 35 mm ; et nous l'avons remis à la cinémathèque Thailandaise. Le roi et l'éléphant blanc est un film grandiose, qui évoque les guerres qui ont longtemps opposé la Thaïlande et la Birmanie. Les deux rois de l'époque décident de s'affronter en combat singulier à dos d 'éléphant pour épargner les vies de leurs armées.

Vous aviez aimé le film coréen My heart, qui a été présenté à Deauville en 2001 ?
C'est moi qui l'ai choisi ! Je lui ai donné sa seconde chance en le sélectionnant à Deauville : en effet ce film avait été montré au Festival de Bénodet. J'avais vu ce film en Corée avec le metteur en scène et j'avais trouvé la réalisation superbe. Il est malheureusement passé inaperçu en Corée.

Retrouverons-nous une section vidéo l'année prochaine ?
Bien sûr ! Nous sommes en train de battre le rappel partout. Nous pensons que l'avenir du cinéma est dans la vidéo. Une grande partie des nouveaux talents seront découverts grâce à ce moyen peu cher et facile d'accès. J'ai vu beaucoup de films tournés en vidéo l'année dernière, mais certains d'entre eux contenaient trop d'allusions à leur pays d'origine pour être exportable hors de l'Asie. Nous devons faire attention à l'accueil du public français !

Quelles ont été vos rencontres les plus marquantes ?
Contrairement au milieu du cinéma occidental, les acteurs et les réalisateurs asiatiques sont des gens simples et accessibles, même s'ils sont au top niveau. Malheureusement la communication est rendue difficile par la barrière de la langue, car beaucoup ne parlent pas anglais. Dans chaque pays, il y a toujours de nombreux films à découvrir, dont la plupart ne sont pas sous-titrés ! On peut alors seulement juger la qualité de l'image.
L'Asie est une pépinière de cinéastes et d'acteurs de grand talent. On ne connaît que le haut de l'iceberg. Prenons par exemple Fruit Chan (Hong-Kong), le réalisateur de Little Cheung. Son film est une pure merveille, mais il n'a pas fait 35000 entrées en France. Si Little Cheung avait été bien médiatisé, il aurait certainement connu un large succès.
Certains films asiatiques sont difficiles à vendre. Ainsi Yi-Yi, d'Edward Yang, a été sélectionné à Cannes mais n'a pas fait beaucoup d'entrées par la suite. En revanche, Millenium Mambo a connu plus de succès.

A qui rendrez-vous hommage cette année ?
Nous avions pensé à Hou Hsiao Hsien. Finalement, nous ferons peut-être une section 20 ans de cinéma taiwanais. Dans ce cas, cinq films parmi les œuvres qui ont marqué le cinéma taiwanais seront choisies. Nous présenteront certainement Poussière dans le vent de Hou Hsiao Hsien parmi elles. Après le Festival, le centre culturel de Taiwan devrait continuer à projeter des films des 20 dernières années.

Quelles œuvres sont sélectionnées pour le Festival 2003 ? Comment sera composé le jury ?
Aujourd'hui c'est un peu tôt pour le dire ! Le jury sera très certainement mixte : français, et asiatiques. Il est difficile de trouver des français connaissant bien l'Asie. Alain Corneau, qui a tourné au Japon, était un membre du jury idéal !

Comment bouclez-vous le financement du Festival ?
Nous cherchons des sponsors. Cette année plusieurs sponsors nous ont lâchés à cause du 11 septembre. De plus l'Asie reste économiquement fragile. Natexis et Air France comptent parmi nos sponsors les plus fidèles. Le budget du Festival est d'environ un demi million d'Euros. Nos sponsors nous donnent essentiellement de l'apport en nature. La région, le CNC, les affaires étrangères nous aident également. Nous devons payer les chambres d'hôtel pour les presse et les professionnels asiatiques, ainsi que les locations de salles… Il faut courir après l'argent ! Nous souhaitons garder le Festival pendant quelques années encore. Après, nous pourrons songer à vendre l'association. Il faudrait que Jeremy reste à la tête de la structure.
Nous comptons encore nous faire plaisir quelques années !

entretien réalisé par Laura.

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