|
Entretien avec Jean-Jacques
Schpolianski, exploitant du Balzac, cinéma indépendant
à proximité des Champs Elysés. Réalisé
par Laura et Marie le 24 mars 2002.
Quel est votre parcours
personnel ?
On peut dire que je suis exploitant de père
en fils, quoique je ne trouve pas le mot très heureux
Ma famille est arrivée de Russie en 1919. C'est alors que mon grand
père commence à s'occuper du Balzac. Ce cinéma
fait partie de la seconde vague de salles, celles construites pendant
les années 20, elle est achevée en 1935. Avant-guerre, on
pouvait y voir la plupart des succès américains : les comédies
musicales (avec Shirley Temple notamment), les films de Ford, de Borzage...
Pendant la guerre, ma famille est obligée de quitter la France.
Elle reprend le cinéma à son retour, il lui faut pour cela
le regagner devant le Conseil d'Etat. La programmation du Balzac
d'après guerre est plus axée sur le cinéma français
d'auteur : Tati avec les Vacances de Monsieur Hulot, Ophüls
avec La Ronde, peu sur la Nouvelle Vague en revanche même
si nous avons sorti A Bout de souffle. A la mort de mon père,
je reprends le Balzac. Le gouffre financier est immense, et pendant
plusieurs années, je restreins toutes les dépenses pour
avoir les moyens d'entreprendre des grands travaux de rénovation
: en 1974, la salle principale est complétée par deux autres
salles prélevées sur le hall et sur les bureaux. La multiplication
des salles est devenue indispensable économiquement et permet notamment
de garder les films plus longtemps, qui passent ainsi de la grande à
la moyenne, et finissent leur carrière dans la petite.
Quelle était l'architecture de la salle
à sa construction ? Comment a-t-elle évolué ?
En 1935, l'architecture et la décoration ont été
conçu dans le style Art nouveau. Le hall - immense - soutenu
par des hauts piliers circulaires, était encore agrandi par une
glace qui couvrait tout le mur latéral. A l'époque le Balzac
n'avait qu'une salle de 400 places. Elle a été conservée
lors des différentes rénovations. Ce n'est qu'après
les travaux de 1974 que les deux autres salles ont été aménagées.
Comment avez-vous construit votre politique d'animation
?
A partir de 1990 la situation du cinéma français s'est
dégradée. Pour lutter contre la crise, j'ai mis sur pied
une politique d'animation dynamique. Ma première présentation
d'un film a eu lieu devant trois personnes ! Le Club des Amis du Balzac
est créé en 1996. Il compte aujourd'hui 1200 membres. Il
permet, pour une inscription annuelle de 30 Euros, l'accès facilité
aux événements organisés par le Balzac : avant-premières,
programmes musicaux, événements gastronomie
Aujourd'hui
il se compose essentiellement de personnes de 35 ans et plus, mais j'aimerais
étendre ma politique de fidélisation aux jeunes.
Qui prend en charge la programmation du Balzac
?
De 1980 à 1984, le programmateur a été Frédéric
Mitterrand, aujourd'hui c'est Jean Hernandez qui assure toute la programmation.
Jean a une grande expérience des salles Art et Essai. Nous cherchons
le plus souvent à avoir l'exclusivité de la copie sur le
secteur des Champs Elysées, et à éviter le plus possible
que le film sorte en tandem, c'est à dire deux cinéma dans
le même quartier.
Quelle est la politique de programmation du Balzac
? A quelles contraintes est-elle soumise ?
La programmation de Jean Hernandez a permis de fidéliser certains
auteurs, dont nous essayons de suivre le parcours : Ken Loach, Tony Gatlif,
Moretti, Poirier, Guédigian, Kiarostami
Nous programmons
en ce moment le dernier Altman - Gosford Park - grâce à
nos bonnes relations avec Mars (distributeur). Aujourd'hui les bons films
sont difficiles à obtenir à cause du pouvoir de négociation
des circuits, qui tiennent les autres salles du quartier.
Récemment quels ont été
vos grands succès ?
Buena Vista Social Club, mais aussi Sous le Sable, de François
Ozon.
Quelles sont vos relations avec les distributeurs
?
Le rapport de force avec les distributeurs est souvent délicat
à gérer. Parfois les conflits pour l'obtention d'un film
prennent des proportions énormes. Ainsi un distributeur qui m'avait
promis une copie l'a cédée en dernière minute à
un circuit. Je l'ai annoncé à grand bruit dans la presse,
laissant l'écran noir dans ma salle pour protester contre le manque
de parole du distributeur.
Cependant les relations peuvent aussi être chaleureuses ! Ainsi,
j'entretiens de très bon rapports avec Mars, ARP, Rezo, les films
du Losange
Aujourd'hui quel est le classement CNC du Balzac
? Recevez-vous des aides de l'état ? Selon quels critères
?
La salle est classée Recherche. A ce titre je reçois une
subvention automatique de 300 000 francs, à laquelle s'ajoute une
subvention sélective de 480 000 francs. Ceci car je suis l'indépendant
qui a le loyer le plus cher de Paris : 1 million de francs ! Pour être
en équilibre sans subvention il faudrait que je vende 4000 places
par semaine, ce n'est malheureusement pas le cas.
Quel a été l'impact de l'apparition
des cartes UGC et MK2-Gaumont sur la fréquentation
?
Les cartes ont rendu la tâche du programmateur et du directeur de
salle indépendante encore plus difficile. Je comprends Marin Karmitz
qui tire son épingle du jeu, et qui a su le faire à temps.
L'accord entre MK2 et Gaumont est pertinent puisqu'il associe
une programmation Art et Essai à celle plus commerciale des cinémas
Gaumont. D'ailleurs UGC de son côté programme de nombreux
films classés Art et Essai : UGC Ciné Cité
les Halles est le premier cinéma Art et Essai en France !
Comment se passent les relations avec les autres
exploitants indépendants parisiens ?
Malheureusement les exploitants indépendants n'ont pas su créer
un tissu fondé sur une politique commune en réponse à
celle des circuit. D'où un certain affaiblissement ces dernières
années.
Quelle est votre politique de communication ?
J'ai entrepris une politique de parrainage avec les champagnes Schoederer,
et avec Baccarat. J'organise également des soirées
pour les entreprises, par exemple Publicis, le CNC, ou encore
Nouvelles Frontières
Enfin j'utilise la presse le
plus possible.
Quels sont les buts de l'association Europa-Cinemas
dont vous faites partie ?
Europa-Cinémas est constituée des cinémas
européens qui remplissent certains critères de programmation
: 50% de films européens, dont 50% de films non nationaux. Une
subvention leur est accordée par le plan Media de l'Union Européenne.
Elle n'est pas très élevée en regard du budget du
Balzac, en revanche son attribution peut être capitale pour les
cinémas de Prague. Pour l'instant le système ne prend pas
en compte la notion d'art et essai, et c'est dommage !
J'aimerais que par la suite se développe un véritable réseau
entre les cinéma européens, et même entre les clubs
de ces cinémas, qui pourraient organiser des échanges culturels,
linguistiques
Quelle est votre relation avec le public du Balzac
?
La plus grand valeur de la salle d'art et essai est sa proximité
avec son public. Grâce au Club, il y a de nombreux habitués
au Balzac. Ils viennent systématiquement discuter avec moi
après les séances, poser des questions sur le film
Vos buts pour les années qui viennent
?
Pérenniser la fréquentation afin de régler définitivement
les problèmes financiers, et développer la collaboration
entre les cinémas européens.
entretien réalisé par Laura
et Marie.
|