Laura Koeppel est exploitante du Cinéma du Panthéon, une belle salle unique située, comme l'Accatone, derrière la Sorbonne, dans le Vème arrondissement parisien.
Elle nous a parlé de son métier et de sa salle.

Qu'est-ce qui vous a amené à travailler dans le cinéma ?
Je dirais que c'est la conjonction de la chance et de la nécessité. Quand j'étais enfant, j'ai découvert les grands classiques par le ciné-club de la télévision.
A 15 ans j'étais une spectatrice assidue des cinémas parisiens, mais je n'avais encore jamais envisagé de travailler dans ce secteur ! Comme je cherchais un job après avoir arrêté mes études d'histoire, j'ai contacté les salles indépendantes pour y travailler comme ouvreuse. Elles ont refusé ma candidature. C'est par hasard que je rencontre en mai 1992 la caissière du Reflet Médicis, qui cherche justement une ouvreuse. C'est ainsi que je commence au Reflet, qui appartient à cette époque à Simon Simsi. Avec l'Escurial, le Panthéon, le République et le Reflet Médicis, Simon a constitué un circuit indépendant, auquel il rallie l'Arlequin, le Majestic Bastille, puis le Majestic Passy. Je suis un temps la caissière de l'Arlequin, puis je passe le CAP de projectionniste. Je prends alors en charge la projection au Majectic Bastille. C'est un travail très prenant, où l'on est un peu décalé à cause des horaires tardifs et des week end passés dans les salles. Mais les conversations avec Simon Simsi et son équipe sont passionnantes. Nous discutons des films, de la salle, d'une certaine manière de voir le cinéma.

Tout en travaillant au Majestic, que je quitte finalement en Juillet 2000 (la direction des salles a changé), je participe à la création d'un cinéma Art et Essai à Orléans où la programmation et la politique d'animation très soutenue correspondent à ce que j'ai toujours voulu faire. La salle organise l'invitation d'Arnaud Despléchin à l'occasion de la sortie d'Esther Kahn. Une semaine après notre rencontre, Pascal Caucheteux (patron de Why Not Productions, producteur de Desplechin) me propose la direction de la salle du Panthéon.


Quelle est l'histoire du Cinéma du Panthéon ?
C'est une salle de cinéma depuis 1907 (Première salle à passer des films en version originale). Elle est reprise en 1929 par Pierre Braunberger, l'un des producteurs les plus reconnus de l'époque (il a notamment produit Renoir et Truffaut) qui restera propriétaire de la salle jusqu'à 1990.
La salle est reprise par Simsi, qui la rebaptise Europa Panthéon. L'intérieur de la salle est alors totalement rénové. Les ornements en fer forgé de la façade, qui datent des années 30, seront conservés. De 1991 à décembre 1994, Simon Simsi fait du Panthéon la tête de pont du cinéma d'avant-garde, en alternant des exclusivités pointues et des rétrospectives :il y organise un festival Buñuel, une intégrale Fellini, et un festival Antonioni qui est l'occasion d'une rencontre avec le réalisateur. En 1994, Simsi revend la salle à Annette Ferrasson de Connaissance du Cinéma (distributeur de films de répertoire). Le Panthéon passe ensuite aux mains de Michel Saint Jean, patron du distributeur Diaphana. La gérance sera confiée au propriétaire du cinéma Diagonal de Montpellier, qui le rebaptise Diagonal Europa. Ce nom, qui tait la localisation de la salle, ainsi que les achats et reventes successives contribuent à la chute de la fréquentation, jusqu'à la reprise et la réhabilitation par Why Not.


Le cinéma a-t-il été rénové depuis ?
Il y a deux ans, la salle a été réduite pour aménager un hall d'entrée. Les deux derniers rangs du balcon ont dû être supprimés, c'est ainsi qu'on a enlevé les derniers fauteuils pour deux de Paris ! Ces banquettes, qui accueillaient les couples, ont disparu progressivement des cinémas parisiens.

Quelle est la situation actuelle des Cinémas d'Art et Essai à Paris ? Quelles sont les perspectives ?
Les perspectives ? La lutte armée !
Plus sérieusement, la fréquentation dans le Quartier Latin a fortement baissé durant les cinq dernières années. Depuis un an ou deux, on observe cependant un petit frémissement, un timide retour des étudiants. S'occuper d'une salle d'Art et d'Essai aujourd'hui c'est un véritable engagement qui amène à se poser des questions fondamentales : quel est le rôle des cinémas d'Art et d'Essai ? Comment renouer avec le public étudiant ? Car les cinéphiles d'aujourd'hui sont encore ceux d'il y a trente ans !
Alors que chaque semaine les sorties de films sont de plus en plus nombreuses, les films " difficiles " ont une visibilité très restreinte. Une très bonne critique sera de peu d'impact face à l'énorme machine de guerre des grosses productions.
Personnellement, je trouve un intérêt à travailler dans une salle de cinéma à partir du moment où j'aime les films, j'organise une animation de qualité, je peux discuter avec le public et les professionnels du cinéma.


Quelles sont vos relations avec votre public ? Vous reconnaît-il en tant que directrice de la salle ?

Je ne sais pas si les spectateurs m'ont identifiée en tant que directrice. Mais ils viennent souvent parler cinéma après les séances. La salle Art et Essai instaure une convivialité et une proximité que les autres salles ne savent pas créer. L'exploitant de la salle Art et Essai prend position, il tient un discours sur le cinéma qui est la base du dialogue avec les spectateurs.

Quel est la position du Panthéon dans la classification Art et Essai / Recherche délivrée par l'état et la profession ? Recevez-vous une subvention à ce titre ?

La salle du Panthéon est classée A2 (La classification d'un cinéma dépend de sa politique de programmation et d'animation. voir le site du CNC à ce sujet).
Nous espérons être classés Recherche lors de la prochaine session. De cette classification dépend le niveau de la subvention accordée. La classification A2 nous donne droit à une aide de 67 000 F (10 200 EUROS environ).

Quelle est votre politique de programmation ?
La salle appartient à Pascal Caucheteux, patron de Why Not productions. Nous décidons ensemble de la programmation. Bien sûr, la sortie des films Why Not est une priorité. Le reste de la programmation est déterminé en accord avec les organisateurs des animations : le ciné-club du Monde, le ciné-club Ca tourne, les séances "L'Art d'Aimer" avec Jean Douchet. L'idée maîtresse de notre programmation est l'équilibre entre des films en exclusivité que nous gardons longtemps à l'affiche, et des animations régulières, qui permettent d'éclairer les films diffusés et d'établir le dialogue entre public et créateurs du cinéma.

Quelles sont vos relations avec les distributeurs ?
Cela dépend vraiment du distributeur ! Disons que les relations s'améliorent à partir de l'instant où le distributeur fait confiance à la direction de la salle. Les débuts ont été un peu difficiles, car les distributeurs gardaient l'image d'une salle en perdition. Au fur et à mesure les relations se sont détendues. De toutes façons il s'agit d'un rapport de force qu'il faut gérer dans la durée.

Avec quels distributeurs traitez-vous ?
Les principaux distributeurs des films de répertoire sont Connaissance du Cinéma, les Acacias, ou encore les Grands Films Classiques. Il m'arrive aussi d'être en contact avec Warner ou Gaumont. A part quelques exceptions, je n'obtiens pas leurs films en exclusivité. Liberté Oléron (Bruno Podalydès) est l'une de ces exceptions : dans la mesure où c'est un film Why Not, UFD nous a donné une copie. Le Stade de Wimbledon, dernier long métrage de Mathieu Amalric, sort lui aussi en exclusivité au Panthéon grâce à un accord avec Gémini Films. Les producteurs et les distributeurs connaissent notre politique de programmation et savent que nous nous engageons à garder leur film à l'affiche.
Nous travaillons également en liaison étroite avec Mars Films, qui distribue Sobibor de Claude Lanzmann, et le dernier Garrel.


Quelle rencontre vous a le plus marquée cette année ?
Celle de Claude Lanzmann. Il a créé l'une des œuvres majeures du 20e siècle !

Entretien réalisé par Laura le 19.01.2002